Le moche à la mode ! – avec Marie Gaguech

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De la peau pailletée, du scotch qui enroule la silhouette entière, des motifs floraux dévoilés sous une robe déchirée, de la transparence révélant le corps nu des mannequins au pigeon-sac-à-main… ces dernières fashion week ont été rythmées par une parade de mises en scène, mises en beauté, en tous genres — de vêtements en tous genres.

Lorsque l’on voit les défilés prêt-à-porter de certaines marques, on se demande si le vêtement reste toujours portable, si le tissu reste toujours présentable, si la mode ne va pas trop loin… c’est toute une panoplie de questions qui me tournent dans la tête et que j’étudierai dans cet article.

Écoutez la symphonie qui joue autour d’un lieu de défilé pendant la fashion week1. Écoutez les klaxons, les insultes, les ‘Sortez de la route !’, les ‘Mais c’est trop moche !’, et le fameux ‘Qu’est-ce que tu veux ? C’est ça la mode’. Cette musique de la rue, c’est la voix d’une mode devenue très cyclique. L’envie de se réinventer en défiant les codes de ce qu’est le vêtement et de ce qu’est le beau est devenue la norme, dans la Haute Couture d’abord, puis, par le biais des réseaux sociaux, dans le prêt-à-porter, la mode populaire. Entre le combo robe et pantalon, et les vêtements déchirés, comment le ‟moche” est devenu tendance ?

Diesel, Printemps/Été 2024.

Avec le bleu de travail, le pantalon chez la femme, ou les punks anarchistes, la mode est un moyen de revendication depuis des décennies. Entre revendication politique et revendication de soi, tout est bon pour être tendance. Dans les années 1980, la supermodèle américaine Gia Carangi tombe dans la spirale infernale de l’héroïne et décède des suites d’un SIDA. Il en faudra peu pour que la mode transforme son destin tragique en une nouvelle tendance : la tendance de l’héroïne chic, au look androgyne, cerné, pâle, et maigre, dont Kate Moss devient la précurseuse malgré elle.

Après une longue campagne, les choses semblaient se présenter pour le mieux dans les années 2010 — notamment avec un grand mouvement de body positivity2. Mais près de dix ans plus tard, par la prise en puissance de Tiktok en tant que fixateur de tendances, l’esthétique Y2K3 revient, et l’héroïne chic avec, sous un nouveau nom toujours plus sain : la ketamine chic. Malgré ce nouveau nom, la vision malsaine du corps est toujours de rigueur. D’abord reprise par les ados et les jeunes adultes exerçant des métiers “cool” tel que dj, mannequin, ou influenceur, aujourd’hui, c’est les  célébrités  qui  s’accaparent  le  style. Entre les buccal fat removal4 pour creuser les joues, et  la  consommation d’Ozempic5, la mode et le monde people est pris d’assaut par cette tendance. C’est à la fois une conséquence des derniers défilés, qui maintiennent — malgré Tiktok — un certain pouvoir sur la tendance du vêtement, mais aussi, d’un certain renouveau de la trend6.

On patauge actuellement dans une mare de “micro-trends” qui crée une grande confusion tendancielle dans le monde de la mode. On finit par tout mélanger et cela donne une sorte d’hybride fashion. On se retrouve alors dans un festival de tissus où se côtoient la secrétaire en culotte, le jeune à sacoches, et les filles aux robes déchirées, transparentes et scintillantes qui défilent devant une montagne de préservatifs ou sur la scène d’une rave party. Cela fait sensation sur les podiums chez Miu Miu et Diesel mais le look intello weird girl7 et le style désemparé des dernières collections de Glenn Martins font parties de cette grande famille des micro-tendances de la ketamine chic. Bien qu’elle peut se montrer comme un doigt d’honneur à la société capitaliste et/ou tel  une  revendication de  son identité et de son unicité, ces jeunes “Vivienne Westwood” des années 2020 ne font que reprendre avec le style des années 2000, des problématiques de santé, et de société de l’époque.

Dans un temps où la représentation des corps devient nécessaire et où la marche a déjà commencé, cette tendance nous fait reculer d’un grand pas dans la perception du corps dans cette décennie si particulière. Plus que ça, cette trend au nom de drogue montre que celle-ci continue à être un symbole du cool, et indique ainsi l’état d’esprit de l’époque dans laquelle on se trouve : une mentalité désabusée, en soif de fun et de cynisme.

© David LaChapelle / Rape of Africa

Avec des collections telles que celles de Barragán, Mowalola ou Avavav, les designers nous montre la nouvelle ère de la mode, et la réelle fonction du ‟moche”. Son effet sur le public peut-être comparé à celui provoqué par le mouvement punk dans les années 1970, intégré dans la mode notamment par Vivienne Westwood.

Barragán et Mowalola ne font pas qu’un doigt d’honneur à la société capitaliste, ils mettent en collections, des problèmes sociétaux majeurs tels que la pauvreté, l’environnement, l’exploitation et les nombreux conflits géopolitiques. Avavav joue plus sur une note d’ironie et de spectacle semblable à l’esthétique camp et crée des défilés où se mêlent chaos et prestation afin de dénoncer les enjeux de notre société comme dans son défilé : “No Time to Design, No Time to Explain”, qui dévoile justement la tendance des “trends express” qui s’enchaînent et qui renversent tout le système de mode traditionnel.

Même si aujourd’hui, la singularité n’est plus aussi problématique qu’avant, l’innovation stylistique et esthétique dans laquelle on se trouve permet à chacun de trouver son identité propre et d’affirmer un paraître qui s’engage dans une action de libération. Cette mentalité dénonciatrice est le miroir de l’état d’esprit de ceux qui porte ce moche,et démontre amplement l’importance de la mode dans l’expression de la rébellion des jeunes contre un capitalisme toujours plus avide de nouveautés.

Marie Gaguech est une créatrice de contenus sur les réseaux sociaux. Suite à des études à ESMOD Paris, elle commence en tant qu’assistante shopping styliste au Grazia, où elle rencontre Garlone Jadoul, ancienne styliste d’Angèle, qui la prend sous son aile. Elle travaille ensuite un an sur la tournée d’Angèle, puis avec DJ Snake, en assistanat de stylisme. Elle continue à travailler avec Garlone sur des campagnes avec L’Oréal, Lancôme, jusqu’à l’arrivée de la pandémie, qui a mis tous ses projets en pause. Lui vient alors l’idée de se lancer sur les réseaux sociaux. Elle doute, mais après une longue réflexion et une réduction mammaire, elle saute le pas et commence sur Youtube où elle trouve une communauté sur la seconde main et le luxe. Passionnée par ces deux thèmes, elle continuera sur Tiktok. Sacs Tour Eiffel, cheveux roux, style Miu Miu, et shiba inu, Marie Gaguech devient virale.

Aujourd’hui, Marie, au coeur de l’explosion des micro-trends sur les réseaux, discute avec moi sur la place de la mode dans sa vie et dans la société, les derniers défilés, et le futur de la mode !

QUELLE PLACE A LA MODE DANS TA VIE ?
“Je pense que la mode a toujours eu une très grande place dans ma vie par rapport à d’autres enfants qui peuvent ne pas y faire attention. Pour moi, ce n’était pas trop une question d’argent, mais mes parents n’étaient pas du genre à investir dans les vêtements, surtout mon père. Le ‘truc’ du stylisme est arrivé assez vite. En primaire, je mettais déjà des bérets, j’étais la fille qui rajoute toujours son accessoire. Ça m’a suivi au collège, au lycée, et ça a fini par vraiment faire parti de mon identité. Je me suis toujours sentie ‘safe’ avec les vêtements. Tu n’as pas besoin de parler, ils s’expriment seuls.”

COMMENT DÉCRIRAIS-TU TON STYLE VESTIMENTAIRE ?
“C’est une question qu’on me pose tout le temps et j’ai beaucoup de mal à y répondre ! Je n’ai pas de mots pour le décrire… je dirais ‘découverte’, ‘vintage’ — même si ce n’est pas le sujet dont je parle le plus maintenant, c’est tout le temps sur moi, je suis passionnée par ce qui a appartenu, y’a de l’histoire. Je porte beaucoup mes vêtements, je ne les protège pas, c’est vraiment ma seconde peau ! Quand j’achète une pièce de luxe, le but ce n’est pas de la protéger à tout prix, ce n’est pas grave si y’a des éléments qui se détachent. Souvent on me dit ‘Mais elles sont n*quées tes bottes !’ et je répond ‘Ouais ! Je les ai mises 15 fois !’. Je suis quelqu’un qui marche beaucoup, qui prend beaucoup le métro. Mon style c’est vraiment seconde peau, selon mon humeur, si je vais travailler, selon l’activité, ça va varier.”

QUE PENSES-TU DES DERNIERS DÉFILÉS [Miu Miu et Diesel notamment] ET QU’EST-CE QU’ILS APPORTENT ?
“Déjà, on s’éloigne du maximalisme. On est à un tournant noté par le départ d’Alessandro Michele de chez Gucci, le retour hyper attendu de Phoebe Philo à Céline, ou The Row mis en avant par Kendall Jenner. La mode reste un cycle. Notre oeil a tellement vu quelque chose, qu’après, il te dit ‘j’en peux plus’ — c’est comme la nourriture, on mange tellement un même aliment, que tu as envie de découvrir d’autres saveurs. On arrive sur une forme plus épurée, et donc tu découvres les esthétismes autour de ça comme l’office wear, et quoi de plus épuré que la tenue de travail ! Je ne pense pas qu’on assiste à une arrivée du moche, on s’éloigne des critères que la société nous impose depuis des années, et le but de la mode c’est laisser les gens s’exprimer, c’est le cas de plus en plus. On veut d’autres représentations de corps, de couleurs de peau, de tout ce qu’on peut voir dans la rue, et c’est ça qui est beau ! On n’est pas dans la ‘représentation du moche’, je pense qu’on est juste dans la ‘non-représentation de la glamourisation’ qu’il y a autour de la mode : le brushing hyper tirée, la ‘perfection’ de la femme. On s’en éloigne petit à petit. Les femmes travaillent énormément, elles ne s’excusent pas d’être en jupe et talon aiguille toute la journée ; on arrive juste à un équilibre.”

POUR TOI, QUEL EST LE FUTUR DE LA MODE ?
“L’autre jour on m’a tagué sur une publication à propos des trends qui reviennent et j’ai trouvé ça super intéressant. On dit toujours ‘les trends reviennent !’, oui, mais elles reviennent toujours un peu changées. Je ne pense pas qu’on va sortir de ce cycle, parce que comme tout, tu reviens à ce que tu connais, parce que c’est ce qui est rassurant. Durant notre enfance, on grandit avec des codes, et inconsciemment, on y retournera toujours. Souvent, quand on demande ‘c’est qui ton icône de mode ?’, les gens ressortent souvent le nom des parents, des grandes soeurs, etc. Moi, j’ai admiré ma mère, et en ce moment, c’est ma nièce qui admire mon style. Je pense que ça, de génération en génération, ça ne s’arrêtera jamais. C’est juste qu’en ce moment, on est dans un cycle de ‘micro-trends’ — grâce et à cause de Tiktok. L’application a vraiment fait un ‘boom’ pour la mode que je trouve super intéressant, notamment avec le luxe sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, c’est devenu hyper important pour les marques de se positionner à ce niveau-là, il y’a quelques années, c’était beaucoup moins le cas, c’était beaucoup plus dans la presse. Je trouve que c’est important aussi de remarquer la place qu’ont pris les réseaux sociaux, et petit à petit, de voir ces trends qui meurent extrêmement vite — le léopard c’est timeless évidemment, en ce moment il revient à la mode, mais dans deux mois c’est fini, le collant rouge, ça meurt déjà un peu aussi… Je pense qu’à un moment, on va quitter ça et on va revenir vers des esthétismes qui durent un peu plus longtemps, peut-être avec l’arrivée d’une nouvelle application, le retour de Tumblr, ou quelque chose comme ça.”

  1. Semaine de la mode. ↩︎
  2. Positivisme corporelle : mouvement social en faveur de l’acceptation et l’appréciation de tous les types de corps humains. ↩︎
  3. Années 2000. ↩︎
  4. =Bichectomie. ↩︎
  5. Médicament coupe-faim destiné à des patients atteints de diabète. ↩︎
  6. Tendance. ↩︎
  7. Fille bizarre. ↩︎
  8. Le grand public. ↩︎

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