The Last Showgirl de Gia Coppola

5–7 minutes

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Dix ans après son premier long métrage Palo Alto, Gia Coppola revient sur le grand écran ce mercredi redorer (espérons le) l’image de la dynastie, surtout après le fiasco ‟Mégalopolesque” de son grand-père l’année dernière. Pour cela, elle s’est armée d’une tactique redoutable… ressusciter la carrière d’actrice de Pamela Anderson, lui faisant échanger son fameux maillot rouge pour des talons et des strass de danseuse de cabaret.

C’est à Las Vegas, capitale du divertissement, que Shelly (Pamela Anderson) exerce son métier de danseuse dans le cabaret du Razzle Dazzle depuis 30 ans. Elle en a été la star durant toutes ces années et est bornée à continuer. Pourtant, Shelly est poussée à la retraite à 50 ans lors de la fermeture de l’institution. Entre l’âgisme du monde du spectacle et la reconnexion avec sa fille — jusque-là négligée au profit de son travail — elle se retrouve face à un avenir inconnu.

Nous sommes plongés dans un univers de couleurs époustouflant, entre le tournage en pellicule 16mm qui permet d’ajouter de la vibrance, et les strass, fourrures et paillettes chers au monde de l’entertainment1 — surtout à celui du cabaret — The Last Showgirl est un hommage à la société de Las Vegas et aux showgirls américaines des années 80. Différent de Showgirls (1995) de Paul Verhoeven, le film ne nous montre aucune performance. Au contraire, la seule chorégraphie qui nous est donnée de voir est celle de l’audition finale de Shelly à la fin, une danse plutôt “ringarde”, qui nous laisse à nous dire ‘Tout ça pour ça ?’. Nous sommes tellement emportés dans la passion de la danseuse que sa performance plutôt médiocre nous déçoit.

Le spectateur est à la fois bercé dans une nostalgie de la ‟star américaine” crée par des mirages visuels de dé-focus assimilant les grains du film à la brillance des paillettes, mais aussi dans une désillusion du personnage de Pamela Anderson par des gros plans sur son visage démaquillé et sur son appartement sombre. C’est tout le dilemme de Shelly lors de la fermeture du cabaret : rester et tenter de continuer à vivre son rêve qui s’éteint peu à peu, comme sa meilleure amie Annette (Jamie Lee Curtis), ex-danseuse au Razzle Dazzle, ou partir de Las Vegas et accepter de prendre sa retraite.

Néanmoins, au-delà de l’image trouble sur les bords du champ accentuant le futur flou de Shelly, le spectateur se retrouve surtout troublé par la non-image et les non-dits du film. Doit-on être nostalgique des années 80, l’âge d’or de Vegas ? Des pin-ups des années 40 ? Comme Shelly essaye de discerner son futur, nous, spectateurs, essayons de discerner son passé, et la nostalgie qu’on tente de nous imposer.

A la suite de l’annonce de l’arrêt de leur spectacle, Shelly sent sa célébrité lui glisser entre les doigts, et retourne à la dure réalité du show-business2, entre mauvais salaire et peur d’être obsolète. Petit à petit, nous nous rendons compte du déni de Shelly. Elle ment sur son âge, ne se rend pas compte de la situation du Razzle Dazzle, et n’a pas de notion du temps — un sentiment partagé par Annette, qui ne s’était pas rendu compte que cela faisait six ans qu’elle avait quitté le cabaret.

Shelly réfléchit à la poursuite de son rêve et voit son avenir — si elle continue — en la situation actuelle d’Annette, elle aussi ancienne danseuse au cabaret, désormais embauchée en tant que serveuse dans un casino, où elle finira par se ruiner. C’est donc avec beaucoup de difficulté qu’elle se retrouve face à l’âgisme de l’industrie mais aussi celui de l’objectif qu’elle avait/a, qui ne peut être vécu que parce que l’on est ‘jeune et sexy’.

Nous apprenons assez soudainement, à la moitié de la séance, l’existence de sa fille, impliquant un nouveau sacrifice : la négligence de la famille au profit du travail, d’abord de son mari, puis de sa fille de 22 ans, Hannah (Billie Lourd).

Ce que le cinéma est pour les Coppola, la poursuite du rêve l’est pour Shelly et Hannah. Bien qu’Hannah en veuille à sa mère pour la négligence qu’elle a subie toute sa vie, elle finit par lui parler de son rêve d’être photographe et de voyager en Europe. Shelly se reconnaît en elle, ayant elle-même un rêve artistique, allant de pair avec sa passion pour la France et le monde du Lido et du cabaret.

Au Razzle Dazzle, une émouvante famille de cœur s’est également formée entre les danseuses Shelly, Marie-Anne (Brenda Song) et Jodie (Kiernan Shipka). Elles sont le symbole de trois générations, Shelly dans sa cinquantaine, Marie-Anne dans sa trentaine, et Jodie qui a tout juste 19 ans. Tandis que Jodie vient de quitter son foyer et commence à se rendre compte qu’elle ne peut plus faire marche arrière, Marie-Anne tente les castings et est déjà confronté aux commentaires négatifs sur son âge et sur son corps. Les deux filles se tournent alors facilement vers Shelly, étant à leurs yeux, une légende, un mentor, mais surtout, une mère.

La mise en abîme de la vie de Pamela Anderson est intéressante mais il semble que Gia Coppola a eu peur que la conclusion triste de la danseuse se manifeste dans la vie de l’actrice. Cela expliquerait (spoiler alert !) la fin heureuse in extremis, qui invoque une réconciliation magique avec sa fille et ses collègues. Il en va sans dire qu’il semble y avoir une certaine tendance qui plane dans le monde cinématographique. Comme avec Demi Moore dans The Substance (2024), l’idée des réalisatrices Coralie Fargeat et Gia Coppola de renouveler la carrière d’icônes des années 90 pour faire un bras d’honneur aux critères patriarcaux paraît être le bon filon. Les actrices s’adonnent à 1000% dans leur rôle, comme une question de vie ou de mort (de carrière). Au final, l’ancienne playmate interprète presque son propre rôle dans les dernières minutes du film, créant une bienveillance et une empathie extrême chez le spectateur, transformant le 16mm pelliculaire en 16mm de précipitations oculaires.

The Last Showgirl est un film puissant sur le dernier vestige d’une ville du divertissement en plein changement. Gia Coppola nous montre les ambivalences entre la vie professionnelle et la vie personnelle à travers la figure maternelle de Shelly, et entre la poursuite du rêve et la fatale réalité de la société. Le pouvoir du jeu de Pamela Anderson nous permet de reconnaître la beauté artistique (souvent oubliée) du cabaret. C’est une ode à l’art et à son existence dans un Las Vegas décadent, à la grâce des oubliés et des personnes qui se sont accrochées toute leur vie à un rêve, qui leur ont permis d’être vu et de s’être sentis vivant.

  1. Le monde du divertissement. ↩︎
  2. Industrie du spectacle. ↩︎

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