J’ai été invité ce lundi à la projection presse du film de Jean-Claude Barny sur Frantz Fanon, psychiatre franco-algérien originaire de Martinique. C’était ma première projection presse alors j’avais beaucoup d’appréhensions. Je m’imaginais des caméras et des micros floqués pour une séance bondée. Au contraire ! A peine la moitié des sièges de la petite salle 2 du cinéma Balzac étaient occupés. Alors que je m’attendais à voir beaucoup de personnes de couleurs, de tout âge, j’étais plutôt entouré par une population vieillissante très peu ‟diversifiée” — sûrement significatif du public de Fanon en France. Je pensais, en tant qu’antillais, qu’il était connu mondialement ! Que le fait qu’il ne soit célèbre qu’aux Antilles et aux États-Unis était une exagération… Ce biopic serait-il un moyen de le faire connaître au public français ?
En 1953, Frantz Fanon (Alexandre Bouyer) vient d’arriver en Algérie et est embauché en tant que docteur dans l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville. Il y découvre le traitement inhumain des patients, et tente de reprendre les rênes de l’institution. Plongé dans un pays en plein combat indépendantiste et anti-colonialiste, Fanon doit faire face à une crise bien plus grande.
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Bien que la ressemblance entre Alexandre Bouyer et Frantz Fanon soit plutôt convaincante, le Fanon de Barny reste du moins une figure bien trop polie et populaire. On nous présente un docteur parfait qui vient à Blida-Joinville comme un deus ex machina libérer les prisonniers-patients, créer de l’emploi, et redonner le sourire à tout le monde — tout cela saupoudré de citations moralisatrices. Ce Fanon-là est un peu comme votre ami trop ‟woke” qui trouve toujours quelque chose problématique. Une scène m’a marquée : les patients sont tous ensemble, le racisme ‟guéri” par une partie de football (comme une bonne publicité pour la Fifa), des rires, et du thé. En voyant cela, le docteur lance : ‘C’est derrière leur sourire que se cache leur violence’. Malheureusement, ces discours ‟solennels” se retrouvent un peu partout dans le film. Le spectateur assiste à une séquence émotion, pathétique, et très vite, ce sentiment est coupé court par une phrase sérieuse — ‟trop” sérieuse, clichée… L’effet réaliste du biopic est gâché, donnant l’impression que le réalisateur s’efforce de placer dès qu’il le peut des citations ici et là.
‘Je ne voulais pas faire un film trop bavard, mais plutôt donner à voir des images, des choses poignantes aux spectateurs et créer le sentiment qu’ils participent à l’aventure de Fanon de l’intérieur‘, explique le réalisateur, interviewé pendant le Festival du film de Marrakech.
En pratique, l’intention du réalisateur est assez difficile à saisir…. Le film aurait pu s’appeler L’indépendance de l’Algérie (avec un caméo de Frantz Fanon) que j’aurais plus compris le sujet. Lors de l’annonce du ‟biopic”, je m’attendais — surtout de la part de Jean-Claude Barny, réalisateur guadeloupéen — à voir un élan révolutionnaire anti-raciste et anti-colonialiste fort. Alors que dans les faits, la pensée de Frantz Fanon a inspiré les Black Panthers (quand même !), je me retrouve en tant que spectateur, face à un profil lisse et très commercial. Le réalisateur explique que cela fait dix ans qu’il prévoit de faire ce biopic mais qu’il a eu du mal à trouver des fonds, expliquant sûrement ce choix scénaristique. J’imaginais un film dénonciateur comme j’ai pu lire Fanon l’être, notamment dans Peau noire, masques blancs. Je me retrouve très vite sur ma faim lorsque je ne vois que, le docteur, victime de racisme, restant passif face à son agresseur, et ne faisant que se réfugier chez lui pour dicter à sa femme Josie (Déborah François) des bribes de ce que sera son dernier livre Les Damnés de la Terre. Josie Fanon, elle aussi, est la proie de ce filtre de passivité. Bien que l’on a des scènes qui montre la gêne d’un mariage entre une femme ‟blanche française” et un homme ‟noir” anti-colonisateur, rien n’est dit. Alors que Josie est connue également pour son esprit engagé, dans le film, elle ne fait ‟que” prendre des photos, écrire le livre dicté par son mari et donner naissance à leur fils. Il semblerait donc que, pour avoir les subventions nécessaires, le réalisateur a dû ‟vendre son âme au diable” au nom du capitalisme, et embellir les portraits intenses de Frantz et Josie.
Ainsi, ce que nous voyons, n’est pas la vie de Fanon, mais plutôt les vies (perdues) lors de la lutte contre l’Empire colonial français en Algérie. Tout de même, c’est un long-métrage intéressant et très important que nous propose Jean-Claude Barny, dépassant les attentes d’un biopic classique.

Dans un monde médiatique français où on peut se faire virer parce qu’on a dénoncé les massacres perpétrés par la France en Algérie, Fanon rappelle à ce pays amnésique de son passé colonial sa propre violence. Jean-Claude Barny utilise ce phénomène ‟aphatique”, et expose le racisme, les complots, et l’éradication ethnique de l’époque, pour contrer l’apathie générale de la population sur la situation mondiale actuelle. Tant celle du néo-colonialisme dans les départements d’outre-mer, que les génocides qui se déroulent partout dans le monde en ce moment-même.
À propos du génocide israélien en Palestine, Jean-Claude Barny affirme qu’ ‘on ne peut pas continuer à accepter qu’on occupe, qu’on discrimine, qu’on colonise, qu’on arrache (des personnes) à leur terre, qu’on dépèce, qu’on tue avec mépris. Il va falloir qu’on fasse un choix et des œuvres comme celle de Frantz Fanon peuvent remettre un peu de justesse là-dedans‘.
Fanon sort en salles le 2 avril, et bien qu’il soit promu comme tel, ce ‟pseudo-biopic” a plutôt pour figure la mainmise coloniale française en Algérie, que Frantz Fanon lui-même. L’objectif de ce long-métrage n’est pas de faire connaître l’auteur-psychiatre au public français, mais essentiellement de lui montrer et lui rappeler l’histoire de sa France colonisatrice. Bien qu’on peut voir Fanon comme un vulgarisateur du biopic, parsemé de platitudes et de clichés, c’est un récit fort semblable à un appel à l’ouverture d’esprit sur le passé, permettant (espérons-le) à ce qu’elle se calque également sur notre sombre présent, trop dépourvu d’émotions.




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