Une sono qui arrache les tympans, des rythmes aux battements tachycardiques, et des corps dénudés sous des lumières tamisées : la rave a commencé. À Berlin, les clubs techno — Trésor, Renate, Watergate, et l’emblématique Berghain — s’apparentent à de vrais temples nocturnes. Aujourd’hui surnommée la capitale mondiale de la techno, Berlin s’est imposée comme le messie des décibels. Pourtant, la scène techno est née dans une toute autre réalité, de l’autre côté de l’Atlantique, à Détroit. Alors, comment la scène techno berlinoise est-elle devenue le Vatican des beats électroniques ?
Jesus n’est pas blanc, la techno non plus. Dans les années 80, Détroit est une ville en crise. L’industrie automobile s’installe et y prospère — au détriment de la population. Des autoroutes sont construites, imposant une ségrégation urbaine brutale : à gauche, les quartiers blancs et riches ; à droite, les ghettos noirs. Peu à peu, la population blanche fuit vers la banlieue pavillonnaire, abandonnant le centre-ville aux personnes racisées. Un downtown où les robots ont plus de droits que les humains. Dans ce décor post-apocalyptique, une nouvelle musique émerge : This is Techno.
Des DJs afro-américains s’en emparent et y voient une échappatoire sociale, politique et économique. Un son for us by us, pensé pour les DJs et clubbers noirs. Juan Atkins, Derrick May et Kevin Saunderson — aujourd’hui surnommés « la Sainte Trinité » — posent les bases d’un genre radicalement neuf : mécanique, futuriste, mais surtout ancré dans une réalité sociale. Un moyen de danser sur les ruines, de fantasmer d’autres mondes possibles, dans un présent saturé d’impasses.
Mais la techno ne surgit pas de nulle part. Elle hérite du disco, qui déjà dans les années 70, avait ouvert son dancefloor aux communautés marginalisées — queer, noires, latinxs — dans une explosion de liberté. Le disco, c’était déjà un espace de revendications, qui voyait notamment la communauté noire célébrer son identité, sa culture et son histoire. La musique disco portait en elle la révolution sonore qui allait suivre avec la techno : l’esthétique futuriste, les boîtes à rythmes, les synthétiseurs… Tout cela transite de New York, jusqu’aux machines des pionniers de Détroit. Le disco meurt publiquement en 1979, lynché par les rockeurs blancs conservateurs du mouvement Disco Sucks. Mais sa descendance est là, et elle fait du bruit.
Ce son traverse l’Atlantique à la fin des années 80. Berlin est alors une ville à vif, fracturée par quarante ans de Guerre froide. Alors qu’à Détroit, la division était tracée par l’autoroute, à Berlin, elle prenait la forme d’un Mur — une frontière à la fois physique et mentale. D’un côté, Berlin-Ouest, bercé par un libéralisme américain, hédoniste et désabusé. De l’autre, Berlin-Est, verrouillé derrière le rideau en béton, où le gouvernement surveille les rêves comme les conversations. En 1989, le bloc soviétique vacille, les manifestations s’intensifient, le Mur tremble, puis tombe le 9 novembre. Et c’est précisément dans ce moment de bascule que la techno trouve un terreau fertile dans la capitale.
La ville est en chantier et ses friches industrielles deviennent des clubs improvisés. En 1991, l’artiste berlinois, Dimitri Hegemann réaménage un empty space pour en faire son club : le Trésor. Situé au centre de la cicatrice en ciment qu’était le Mur, le Trésor s’impose comme un centre névralgique de la réunification, et propulse la techno au coeur de la ville. Très vite, la jeunesse berlinoise adopte cette musique comme la bande-son de sa révolution — c’est une ravolution. Ce qui était minoritaire devient un phénomène global. L’étincelle lancée par Détroit, à Berlin, se transforme en brasier.
Aujourd’hui, la techno résonne dans les clubs du monde entier, des line-ups électriques d’Ibiza aux lives intimistes de Boiler Room, en passant par les tunnels et les espaces désaffectés — comme un écho aux premières raves berlinoises.
Mais derrière ce ton d’une liberté brute se dessine la mutation du genre, il se gentrifie. Ce qui était un cri de la marge est devenu, au fur et à mesure du temps, un produit culturel, une esthétique bankable. L’underground s’est vendu au prix de la hype, les warehouses ont cédé la place à des clubs privés, et les sons, autrefois transgressifs et anarchistes, alimentent désormais le capitalisme du tourisme culturel.
La techno est passée du ghetto afro-américain des années 1980 aux squats berlinois des années 1990, pour finir aujourd’hui dans les scénographies blanches et hors-de-prix du Sónar — vidée de son ancrage politique et racial. Le genre, en se mondialisant, s’est blanchi. Plus qu’une question de couleur de peau, le blanchiment du genre, c’est l’effacement progressif des luttes qui l’ont vu naître (à Détroit) et populariser (à Berlin) — au profit d’une consommation lisse et désengagée. De l’underground au mainstream, ce son robotique semble progresser sur une route aseptisée, dépossédé de ce qui lui restait d’humain.
Heureusement, des poches de résistance subsistent. Dans les cortèges de manifestations, certains fidèles détournent l’autel du club pour prêcher dans la rue. À coups de beats militants et de camions à effet stroboscopique, des collectifs font chanter et danser la foule. C’est le cas de MC danse pour le climat, un groupe parisien qui détourne les codes de la rave pour les mettre au service de la cause climatique. Leur présence dans le public réactive le sacré profane de la rave : un rite communautaire, festif, et surtout, insurgé. Ainsi, les messes originelles de Détroit et Berlin sont rejouées, non pas pour divertir, mais pour réveiller. Une ravolution, au sens liturgique du terme, par la transe et les luttes.

Ainsi, le statut de Berlin en tant que capitale mondiale de la techno descend d’une église de la résistance qui, au cours du temps, s’est vu être manipulée, puis aseptisée. Le blanchiment de la techno n’est pas une dérive accidentelle, c’est le fruit d’une mécanique bien rodée. Comme le jazz hier, ou comme le rap aujourd’hui, qui a troqué les luttes contre le lifestyle, cela semble être le destin des musiques noires qui entrent dans le mainstream. La techno n’a pas perdu sa foi, on lui a changé de dieu.
Conversation avec Ima
Ima est une DJ parisienne originaire de Côte d’Ivoire. Avant de faire vibrer les platines, c’est dans le milieu de la mode qu’elle évolue. Elle fait d’abord des études d’esthétique, et en même temps que ses cours de couture, elle est sur des shootings en tant que maquilleuse et coiffeuse. Après dix ans dans le milieu fashion et un CDI devenu étouffant, le confinement agit comme un déclic. Ima renoue avec la musique, et commence à mixer « à l’envers », en croisant les genres. Coupé-décalé, bouyon, rap, rnb, techno… Ima ne se donne aucune limite.
Aujourd’hui, après des sets éclectiques à Genève pour Traxi, à Barcelone pour Voodoo Club, ou à Paris pour Rinse, elle devient virale sur les réseaux avec son concept d’ « ivoire techno ». Ima nous parle de ce guilty pleasure musical et de la direction qu’elle veut donner à ce son !
COMMENT ES-TU TOMBÉE DANS LA TECHNO ?
Quand j’ai commencé à mixer, vers 2021/2022, je ne sais pas pourquoi, mais j’ai directement essayé de combiner de la techno avec du rap, de l’afro, du bouyon… En fait, tous les genres possibles et inimaginables. J’essayais de tout mixer. Mais je devais aussi m’adapter au mainstream, alors je calais des paroles connues — de rap français et américain — sur ces beats.
Je ne sais pas vraiment d’où vient cette passion. J’avais pas de groupe d’amis avec qui sortir en soirée techno ou électro. J’écoutais ça seule chez moi. Mais y’avait quelque chose qui m’appelait là-bas. Quand j’ai commencé à mixer, je faisais des mélanges funk-techno, que j’ai très vite supprimés. C’est quelque chose que j’ai toujours fait dans mon coin, en cachette, et que j’assumais pas — et que j’assume encore moyennement.
Par contre, je me suis tout de suite reconnue dans les sets d’artistes techno noirs comme DJ Minx ou Carl Craig. J’ai l’impression que la techno de Détroit, c’est pas la même que celle qu’on entend en Europe aujourd’hui. Elle est plus soft, moins dark. Moi, j’aime tout — hard comme soft — tant que c’est bien travaillé.
SUR TIKTOK, TU MÉLANGES LA TECHNO AVEC DES BEATS AFRO-CARIBÉENS. T’AS FAIT NOTAMMENT UN MIX AVEC DU COUPÉ-DÉCALÉ QUE T’AS APPELÉ : « L’IVOIRE TECHNO ». COMMENT T’ES VENUE CETTE IDÉE ? C’EST QUOI L’INTENTION DERRIÈRE ?
Pour tout ce qui est caribéen, j’ai l’impression que le bouyon c’est déjà de la techno — au niveau du bpm, du rythme, et de la manière dont ça me prend. Pareil pour l’afrobeat, il y a beaucoup de rythmes de biama et de coupé-décalé à 160 bpm, avec des instrus bien hard, très proche des musiques électroniques.
Quand j’ai voulu écouter de l’afro-techno, j’ai galéré à en trouver. Sur Youtube, je tapais « afro-tech » et je tombais sur de l’afro-house… J’ai dû aller chercher dans des niches sur Soundcloud, comme Bonaventure. Alors je me suis dit : « autant trifouiller moi-même un truc ».
Pour Tiktok, je voyais que tout le monde en parlait — même ma mère, même ma famille. Je me suis dit : « Arrête de faire ta boomeuse », et je me suis lancée. Et puis, la techno et le coupé-décalé, ce sont deux sons que les gens adorent séparément. Je savais qu’en les mixant, ça pouvait faire parler.
Ce que j’ai découvert en faisant ces vidéos, c’est qu’il y a pleins de personnes noires, westaf, de jeunes filles qui me ressemblent, qui écoutent ça. Mais on aime trop nous dire que c’est pas pour nous. Alors qu’en fait, si tu reviens à la base, la techno, ce sont quand même des personnes noires qui l’ont créée. À quel moment ces barrières ont été mises ?
Moi-même, j’avais honte d’écouter de la techno. Honte de dire que j’en faisais. Je vais dire : « Je fais ça, j’aime ça, mais… » pour adoucir le truc.
POUR TOI, JOUER CE SON, C’EST UN GESTE POLITIQUE OU C’EST JUSTE POUR LE KIFFE ?
Les deux. Même si je ne me rendais pas compte au début, faire de la techno, ce sera politique. Jouer des musiques de chez moi, c’est un message. Et puis c’est aussi une manière de faire aimer le coupé-décalé à des gens qui, à la base, n’étaient pas forcément attirés par ça. L’inverse marche aussi : il y a des personnes qui écoutent plutôt de l’afrobeat que de la techno, et qui découvrent un son qu’ils aiment avec « l’ivoire techno ».
Le fait d’unir les genres, ça unie aussi les gens.
J’ai joué pour la première fois dans une teuf récemment — mais ce dont j’étais la plus fière, c’est que c’était un évènement en soutien aux personnes sans-abris. J’ai toujours essayé d’être en lien avec des gens qui sont contre les injustices.
Avant, j’écoutais de la techno dans ma coin… mais aujourd’hui, je la retrouve dans la rue, en manif. La musique c’est notre moyen de s’échapper de tout ce qui se passe dans le monde — mais si on peut s’échapper tout en restant engagé∙e∙s et en faisant passer un message, alors on le fait.
QUAND ON REMONTE AUX ORIGINES DE LA TECHNO À DÉTROIT, IL Y AVAIT DES FIGURES NOIRES, MAIS TRÈS PEU DE FEMMES MISES EN AVANT. TU SENS QU’IL Y A UN HÉRITAGE À REPRENDRE, OU MÊME À RECONSTRUIRE ENCORE AUJOURD’HUI ?
Totalement. Il y a beaucoup à faire sur la place de la femme dans le monde du DJing, de la nuit, et de la techno en particulier. On est tout aussi légitimes que les autres pour jouer cette musique. Il faut qu’on soit plus mises en avant, considérées, validées… Qu’on puisse arriver et être directement mises sur un piédestal.
C’est toujours ce travail de « deux fois plus » quand on est une femme noire. Mais je reste positive. Je pense vraiment qu’on est déjà en train de frayer ce chemin-là. J’aurai même pas pu jouer de musiques électroniques si j’avais pas eu des exemples de DJ femmes noires comme Ohjeelo, Crystallmess ou Bonaventure. Il y en avait peut-être peu, mais maintenant il y en a, et il y en aura encore plus.
Ce n’est que le début.












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