A l’ère d’un Internet saturé, où le réel et virtuel se frôlent jusqu’à se confondre, deux voix se penchent sur les nouvelles sensibilités qui émergent de nos pratiques numériques et artistiques. Imranepresents, artiste et entité sur les réseaux, et Valentina Tanni, critique et théoricienne de la culture digitale, croisent leurs regards sur le lore, le corecore, l’hauntology et la nostalgie pour sonder les nouvelles formes de sensibilité contemporaine.
Imranepresents est un artiste contemporain dont le terrain de jeu est le Web. A travers sa marque de merchandising POV inspirée de la culture Internet et contemporaine — références, memes, jeux vidéos — il cherche à créer de nouvelles connexions avec la culture pop actuelle. Passionné par l’ASMR, qu’il pratique depuis moins d’un an, il explore ce format pour en faire des expérimentations entre ironie et politique. Imrane oscille entre contenu et performance artistique, et questionne notre rapport à la trace, au regard et au flux infini d’Internet.
Valentina Tanni est une critique et théoricienne italienne de la culture numérique, autrice de Vibes Core Lore. Elle se spécialise dans l’analyse des pratiques en ligne et des esthétiques contemporaines. Elle s’intéresse particulièrement aux phénomènes émergents sur Internet — du corecore au lore, en passant par l’hauntology et la nostalgie — et examine comment ces pratiques transforment notre rapport à l’art, au virtuel et au collectif. A travers ses écrits et interventions, elle décrypte les dynamiques culturelles qui façonnent les imaginaires numériques et éclaire les nouvelles formes de sensibilité et de création dans un monde saturé d’informations.

RÉCEMMENT, DANS UN DE TES POSTS, TU PARLAIS DE TA VOLONTÉ D’ABANDONNER LE « FANTASME D’UNE TRACE NUMÉRIQUE PROPRE ET DIGNE DE RESPECT ». C’EST UNE FORME DE RÉSISTANCE, OU SIMPLEMENT LA CONSÉQUENCE D’UNE SATURATION NUMÉRIQUE ?
IMRANEPRESENTS : Le contexte du post, c’était surtout pour prévenir les gens qui me suivent sur Instagram que je fais aussi de l’ASMR — sachant que mon public Instagram n’est pas le même que celui de TikTok ou Twitter. Pour moi, Instagram est un peu devenu LinkedIn. C’était presque comme un coming out.
Je voulais dire qu’avoir une trace numérique qui ne soit pas cringe, mais propre et contrôlée, c’est un privilège énorme. Quand tu dois créer ton propre chemin dans le milieu très fermé de la culture et de l’art contemporain — surtout à Paris — , tu es obligé de te mettre toi-même en lumière, et donc de passer par des moments dits « gênants ».
C’était une manière aussi de dire que j’abandonne le fantasme de devenir le « cool kid » artiste, bourgeois, avec 300 followers, discret… mais très respecté. Non : si je veux que ça marche pour moi, j’ai besoin d’assumer le fait d’être parfois gênant en public.
CRÉER TON PROPRE LORE AU FINAL… VALENTINA, QUE SIGNIFIE CE MOT DANS NOTRE CULTURE ?
VALENTINA TANNI : Le lore relie les gens, les idées et les événements. C’est une manière collective de naviguer dans la nature intrinsèquement chaotique d’Internet et de faire face à un monde saturé d’informations.
En même temps, le lore est l’expression la plus claire de l’influence massive de la culture du jeu vidéo sur l’esprit des jeunes. Il montre à quel point le gamer mindset a été intériorisé : les joueurs sont à la fois producteurs et consommateurs d’histoires et de mythologies. De ce point de vue, le lore devient une véritable forme contemporaine de création de mythes.
CELA FAIT ÉCHOS À L’ESTHÉTIQUE CORECORE… COMMENT VOUS LE DÉFINIRIEZ ?
IMRANEPRESENTS : Pour moi, le corecore, c’est simplement une nouvelle manière humaine de catégoriser et de trier cette immense galaxie qu’est Internet : images, gestes, vocabulaires, rituels, langages… C’est l’expression la plus humaine qu’ait trouvé sa place en ligne.
VALENTINA TANNI : Le corecore est le point final logique de l’esthétique d’Internet. Le moment où la notion de core se replie sur elle-même et révèle sa vraie nature. En réalité, c’est le suffixe qui compte plus que le préfixe : le préfixe peut être changé à l’infini, n’importe quoi peut devenir un core.
Le suffixe, lui, indique le sentiment profond, l’intention véritable : atteindre le coeur des choses, leur énergie primordiale ; mais aussi le core comme obsession, répétition, et exagération. Le corecore, c’est finalement la célébration la plus radicale de nos sentiments.
Y A-T-IL ENCORE UNE HIÉRARCHIE ENTRE « ART » ET « CONTENU » ?
VALENTINA TANNI : Le concept d’art n’a jamais été universel ni stable : il implique toujours un jugement de valeur, qui varie selon les époques, les communautés ou les systèmes culturels. Nous n’avons donc pas de critère infaillible pour distinguer « l’art » du reste. Aujourd’hui, tout peut devenir du « contenu », même l’oeuvre la plus célèbre au monde. S’il existe une différence, elle ne se situe pas dans la forme, mais dans l’intention — et, bien sûr, dans l’oeil de celui qui regarde.
IMRANEPRESENTS : Pour moi, ces deux mots n’appartiennent pas vraiment au même lexique. Ce que je poste est à la fois du contenu et de l’art. Techniquement, c’est du contenu parce que c’est regardé sur un téléphone, via une plateforme de réseau dit « social », mais c’est aussi de l’art parce que je n’ai aucun contrôle sur la façon dont les gens vont le percevoir.
TU CONSCIENTISES TES POSTS…
IMRANEPRESENTS : Il y a quand même une part de conscience, oui. Ce qui m’intéresse, c’est d’avoir une démarche artistique. Je m’inspire davantage d’artistes de performance que de créateurs de contenus pour construire mes posts. Je pense notamment au travail d’Amalia Ulman, l’une des première à avoir fait de la performance sur Instagram — une vraie claque quand je l’ai découverte.
Mais ma plus grande inspiration reste ma For You Page TikTok. C’est aussi une forme de canalisation du flux : une pause, un pas en arrière pour se demander ce qu’on est en train de voir, et ce qui se joue là et son possible.

DANS TON LIVRE, TU MOBILISES LA NOTION D’HAUNTOLOGY — CETTE NOSTALGIE DES FUTURS QUI N’ONT PAS EU LIEU. À TON AVIS, QUELS FUTURS NOUS HANTENT AUJOURD’HUI ?
VALENTINA TANNI : Nous sommes hantés par des promesses non tenues : des visions utopiques d’avenirs qui ne sont jamais arrivés, des promesses de prospérité ou de technologies censées améliorer la société. Et puis il y a ces inventions que l’on nous a appris à imaginer, mais qui n’ont jamais vraiment vu le jour — la téléportation, le voyage dans le temps… Ce sont des fantômes de futurs possibles, toujours en arrière-plan.
INTERNET EST UN PEU DEVENU UN ESPACE HANTÉ…
VALENTINA TANNI : Internet est effectivement un espace hanté — et l’a toujours été. C’est un énorme conteneur où nous déversons des milliards d’histoires, d’images, de désirs et de peurs : une archive splendide et effrayante de l’inconscient collectif.
IMRANEPRESENTS : J’ai l’impression que c’est devenu un labyrinthe circulaire : on part d’un point, on fait un tour complet, puis on revient au même endroit — et on recommence. Internet fonctionne comme un cycle infini, un peu hanté. Hier encore, je me disais que je devrais supprimer tout ce que j’ai posté sur TikTok, qu’effacer devait faire partie du processus.
On devrait pouvoir poster puis faire disparaître les choses. On est trop habitués à ce que tout existe en permanence. C’est pour ça que j’aime les stories Instagram : elles s’effacent au bout de vingt-quatre heures. Ça éviterait qu’Internet devienne un cimetière de traces. Le numérique détruit notre rapport naturel au souvenir — qui est beau quand il reste abstrait.
QUAND ON SCROLL AUJOURD’HUI, ON INTERAGIT AVEC DES HUMAINS OU AVEC DES FANTÔMES D’HUMAINS ?
VALENTINA TANNI : Avec des humains, des fantômes, des machines et toutes sortes de créatures hybrides.
IMRANEPRESENTS : Et c’est justement ce qui est intéressant. Ça met en lumière des réseaux comme Discord : les gens ont besoin de communauté, de sentir qu’ils parlent à de vrais humains. On perçoit, plus que jamais, ce désir d’humanité. Pour moi, ce n’est pas tragique de parler à des robots — je pense juste que ça nous passera, que dans un an, Grok, par exemple, disparaîtra.
VALENTINA, TU ÉCRIS « LES VIDÉOS ASMR NE SONT PAS DES CONTENUS À COMPRENDRE, MAIS DES IMPULSIONS À TRANSMETTRE ET À RECEVOIR ». EST-CE QUE LE NUMÉRIQUE SERAIT DEVENU UNE NOUVELLE FORME DE COMMUNICATION TACTILE ?
VALENTINA TANNI : Je n’utiliserais pas le mot « tactile », car le toucher — comme l’odeur — reste largement absent. Mais précisément parce que certains sens sont bloqués, les gens inventent de nouvelles manières de les stimuler à distance. Pour simuler une connexion plus avancée que celle dont nous disposons. L’ASMR est l’une de ces tactiques.
TOI IMRANE, TU DIS « IL N’EST PAS QUESTION DE FICTION, J’ÉCRIS CE QUE JE VIS, CE QUE JE CROIS VOIR ». PEUT-ON ENCORE DISTINGUER AUJOURD’HUI CE QU’ON VIT ET CE QU’ON POSTE ?
IMRANEPRESENTS : Cette phrase venait une série d’écrits que j’avais réalisée pour une radio. Je voulais dire que si ce que je raconte n’est pas « vrai », ce n’est pas intentionnel : ce sont des choses que je vois ou que je crois voir. C’est une sorte de ligne directrice pour tout mon travail. Je pars de ce que je vis et de ce que je pense percevoir. Avec les vidéos ASMR, j’aime créer ces réalités spéculatives, une sorte d’espace à la fois réel et fictionnel, réel et virtuel — mais toujours réel.
JUSTEMENT, LA LIMINALITÉ — CES ESPACES ENTRE DEUX, ENTRE RÉEL ET VIRTUEL — EST-ELLE DEVENUE NOTRE CONDITION ESTHÉTIQUE ?
VALENTINA TANNI : On ne peut pas réduire notre condition esthétique à une seule tendance. Ce qui caractérise l’expression artistique aujourd’hui, c’est la diversité : une multitude de styles, de sensibilités, de modes d’expression qui coexistent et s’influencent mutuellement. Cela dit, la liminalité reste un concept clé pour saisir certaines sensibilités contemporaines.
ET LA NOSTALGIE, PARADOXALEMENT, NE SERAIT-ELLE PAS DEVENUE NOTRE DERNIER LANGAGE COLLECTIF ?
IMRANEPRESENTS : Je n’espère pas. C’est un concept dangereux, presque une drogue. Pour moi, c’est du crack : j’essaie de l’éviter, de ne pas replonger. Quand j’entend la musique d’ouverture d’Animal Crossing sur Nintendo DS, oui, j’ai envie de pleurer. On peut créer du collectif avec plein de nouvelles choses, mais on adore trop regarder en arrière. C’est une émotion hyper addictive. Au fond, on est un peu paresseux : on préfère se retourner plutôt qu’avancer. Et être déprimés à plusieurs, c’est toujours plus rassurant que d’être triste tout seul.
VALENTINA TANNI : La nostalgie est une émotion très répandue, mais j’ai l’impression que nous approchons d’un point de rupture. Cette nostalgie épaisse, superposée, presque atmosphérique semble prête à muter. Peut-être simplement parce qu’elle est devenue trop dense pour qu’on puisse encore la supporter. On sent qu’une réaction est en train de naître.

Entre archives hantées, nostalgie addictive et réalités spéculatives, se dessine une condition esthétique profondément contemporaine : celle d’une humanité oscillant entre flux numérique et désir de sens. Le virtuel n’est plus seulement un espace de représentation, il devient un terrain de vie, d’émotions et de mythologies, où chaque trace — qu’elle persiste ou disparaisse — participe à notre manière de sentir et de penser le monde.



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