Métal et shoegaze : les bruits de chambre de Sucrose

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C’est devant un café, dans un coin discret du 11e arrondissement, que j’attends Sucrose, accompagné de son guitariste — et manager informel — Achille. Deux jeunes aux cheveux longs s’approchent. L’un porte une guitare sur le dos. Difficile de ne pas les reconnaître. Vestes larges, coupes tout droit sorties des années 80, contrastant avec une pilosité faciale nettement moins vintage.

Au-delà de son air timide et un peu nerdy, Sucrose correspondait exactement à l’mage que je m’étais faite de lui. Vingt ans à peine, Doc Martens aux pieds, pantalon baggy, bagues tête de mort sur presque tous les doigts. Des tatouages cybersigilistes couvrent ses mains, une casquette noire à la visière déchirée lui mange le front, un septum pend au nez, un piercing microdermal fraîchement posé brille sur la pommette. Sur sa veste marron, des étiquettes cousues de groupes de métal — Bauhaus, Korn, Slipknot — composent une sorte de Wrapped textile, un patchwork sans hiérarchie de ses inspirations.

« Moi c’est Juan, aka Sucrose. Je fais que de la musique, et j’ai 20 ans », lâche-t-il simplement. À ses côtés, Achille précise en souriant : « Moi c’est Achille, aka pas Sucrose. J’ai mixé Stillness, je joue de la guitare sur scène… on peut dire manager aussi. Pour l’instant, c’est pas officiel, mais on est de bons amis ».

Si l’esthétique de Sucrose évoque spontanément le shoegaze — ou ce que certains appellent déjà le zoomergaze, dû au revival du genre par la génération Z — l’intéressé refuse pourtant de s’enfermer dans une case. « Mes influences principales viennent du shoegaze, oui, mais j’aimerais surtout ne pas avoir de style en particulier. Sucrose, c’est juste un alias pour sortir ma musique, peu importe le genre. Un jour ça peut être du shoegaze, un autre, un projet full breakcore, jungle… ou même rap, qui sait ? ».

Cette liberté se retrouve dans sa manière de produire. Stillness, son EP, est né presque entièrement dans l’intimité de sa chambre. « J’enregistrais tout chez moi. J’étais content du résultat, mais ça sonnait pas bien. Alors j’envoyais les morceaux à Achille, on se donnait une date, et on mixait ensemble chez lui ». Si la bedroom pop a donné un nom à une pop née dans l’isolement, Sucrose relèverait plutôt d’un ‟bedroom rock” : une musique abrasive façonnée dans le huit clos de sa chambre, loin des scènes commerciales et institutionnelles.

Cette chambre, plus qu’un espace de création, devient le laboratoire d’un son nourri autant par le post-punk que par le métal découvert sur TikTok. « Au départ, tous mes goûts venaient de TikTok. J’ai découvert des groupes, et pendant deux mois, j’écoutais tout en boucle. Je me suis retrouvé avec 3000 titres likés ». The Cure, le goth-rock, puis progressivement le shoegaze, sont devenus son terrain de prédilection.

Alors que Sucrose travaille déjà sur son prochain projet — « dans l’idéal, ce serait un album qui pourrait devenir un de mes albums préférés » — il s’apprête à défendre son son sur scène le 7 février à la Mécanique Ondulatoire. Avant ça, il prend le temps de revenir sur ses méthodes, ses influences et ses envies futures.

COMMENT EST NÉ STILLNESS ?

SUCROSE : La première chanson de Stillness, c’était Dressed in Red, en octobre 2023. À la base, c’était pas du tout du shoegaze. C’était beaucoup plus métal, hardcore. Mais au fil du temps, j’ai découvert d’autres genres, et j’ai changé totalement l’idée que j’avais du morceau. Tout en gardant les mêmes accords, je l’ai retravaillé, et c’est devenu quelque chose de plus shoegaze.

QUELLES ONT ÉTÉ TES PRINCIPALES INFLUENCES ?

SUCROSE : Pour les toutes premières démos, c’était surtout Fleshwater. Avec, mon groupe préféré, Deftones, et mon album préféré, I Let It in and It Took Everything de Loathe. Je l’écoute une fois par semaine, presque. Et une fois par mois, je fais une story sur Instagram en disant que c’est « le meilleur album de tous les temps ». Mais depuis un moment, c’est la musique électronique qui me fascine. Je dirais que mes trois plus grandes influences, ce sont le métal, le shoegaze et la musique électronique. Stillness est un peu né de cette alliance là.

T’AIMERAIS COLLABORER AVEC D’AUTRES ARTISTES ? T’AS UNE COLLABORATION DE RÊVE ?

SUCROSE : Pour l’instant, il y a un son, dans mon prochain projet, qui est en collaboration avec mon pote Taiki (aka my empire is full of love), parce que je trouve que sa musique parle souvent de la même chose que moi, et j’aime beaucoup ce qu’il fait. Et en collaboration de rêve, ça se joue entre Loathe et Jane Remover.

TU TE RECONNAIS ENCORE DANS TES PREMIERS SONS ?

SUCROSE : De moins en moins. Je suis quand même content du résultat, mais maintenant que je travaille sur la suite, je sais qu’il y a des choses que j’aurais pu faire différemment pour que ça colle plus à mon style actuel. La musique électronique a pris une grande place dans ma musique et s’est totalement mélangée à mes influences métal et shoegaze.

ACHILLE : Il y a des influences de la scène EDM, de l’hyper-pop, de Jane Remover aussi… toutes ces sonorités sont venus se coller à la musique de Sucrose.

STILLNESS EST UN EP DE CHAMBRE. COMMENT TU CONSEILLERAIS DE L’ÉCOUTER?

SUCROSE : La nuit. Seul. En marchant, en rentrant de soirée. Dès la création, je voulais que ce soit un projet nocturne. Avec des lumières et des grands bâtiments. Visuellement, des endroits comme la BNF ou La Défense ont beaucoup inspiré la direction artistique.

Y’A UNE RAISON À TON ÉCRITURE EXCLUSIVEMENT EN ANGLAIS ?

SUCROSE : Je pense qu’il y a deux raisons principales. Je suis d’abord très inspiré par la scène musicale américaine. À l’avenir, j’aimerais avoir une communauté là-bas. Et enfin, c’est aussi un moyen pour moi de me séparer un peu des paroles, quand c’est un peu trop intime. Ça me permet de m’éloigner et de chanter sans que je sois gêné.

TU CHERCHES À ADAPTER TA MUSIQUE AU LIVE ?

SUCROSE : En terme de production, non. Je préfère avoir une version fidèle de ce que j’ai envie que les gens écoutent sur les plateformes, plutôt que d’altérer ma musique pour le live. La musique, on peut l’écouter à n’importe quel moment. Un concert, c’est une ou deux fois par an. Donc, au contraire, je vais continuer à pousser encore plus la production. On se débrouillera après pour ça sonne bien en live.

ACHILLE : Forcément, ça crée des défis en live. Comme la musique devient plus électronique, il y a plus de couches, plus de backing tracks. Ça va demander de réarranger certaines choses, surtout à la guitare.

UN AN APRÈS LE PREMIER SINGLE, QU’EST-CE QUI A CHANGÉ ?

ACHILLE : Il y a beaucoup plus de confiance. Tout s’aligne : le savoir-faire, la scène, la vision. Et le fait que les gens soient déjà réceptifs alors qu’on sait qu’on peut faire encore mieux, c’est rassurant.

SUCROSE : Moi, je vois surtout que je tente beaucoup plus de choses qu’avant. Que ce soit à la guitare — ou à l’ordinateur pour tout ce qui est électronique : synthé, glitch, breaks.

SUCROSE, C’EST UN ALTER EGO ?

SUCROSE : Oui, clairement. C’est un pseudo qui me permet de faire et de dire des choses que je n’oserais pas en tant que Juan. Je suis très introverti. Sur scène, je suis terrifié. Je regarde par terre, mes pieds. Je n’ai jamais vraiment regardé le public pendant un concert. Après, ça fait shoegaze. Les gens trouvent ça mystérieux. Mais en vrai, j’étais juste mort de peur.

DE QUOI PARLE VRAIMENT STILLNESS ?

SUCROSE : Après le lycée, j’ai eu beaucoup de problèmes. J’ai découvert la musique tard, vers 15-16 ans, quand mes choix de carrière étaient déjà faits. Je devais aller en école d’informatique. Rien d’artistique. En plus, même après dix ans en France, je reste un immigré colombien, donc il y avait une impasse administrative. Stillness parle de ce moment où tu te sens bloqué, pendant que tout le monde autour de toi avance.

ET POUR LA SUITE ?

SUCROSE : Les thèmes seront plus politiques. C’est l’héritage du rock, du métal. Je veux aussi expérimenter avec les genres : rap, shoegaze, métal… et peut-être écrire en espagnol et en français. Mais ce que je veux préserver à tout prix, c’est la chambre. C’est le seul endroit où je me sens vraiment à l’aise pour composer. Pour l’enregistrement, là oui, j’aimerais pouvoir enregistrer dans un vrai studio pour la qualité. Mais rester dans mon cocon musical et de temps en temps y inviter des amis, c’est ce qui est essentiel dans ma musique et qui me pousse à continuer.

Stillness est déjà disponible sur toutes les plateformes. Retrouvez Sucrose en concert le 7 février à la Machine Ondulatoire.


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