Gone Park : Malcolm Kun se projète

7–10 minutes

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À 26 ans, Malcolm Kun navigue entre jeu, réalisation et illustration. Avec Gone Park, son premier court-métrage autoproduit, il pose les bases d’un cinéma intime, traversé par la peur de la page blanche, les dynamiques d’amitié et une envie forte de renouveler les représentations à l’écran. Entre débrouille, ambitions de long-métrage et regard critique sur le cinéma français, rencontre avec un réalisateur en totale projection.

COMMENT TU T’ES CONSTRUIT ARTISTIQUEMENT ?

Je dessine depuis que je suis tout petit. Et très tôt, vers 9 ans, j’ai commencé à écrire. J’écrivais des scénarios que je transformais en BD, en manga. C’était déjà de la mise en scène, mais sur papier. Et après, ça s’est fait naturellement : filmer avec le téléphone de ma mère, me mettre en scène avec ma petite sœur… L’écriture m’a amené à l’image, puis au jeu.

TU ES PASSÉ PAR UNE ÉCOLE DE GRAPHIC DESIGN. ÇA T’A SERVI ?

Franchement, pas tant que ça. C’était une période où j’étais perdu après le lycée. J’ai testé une fac de langue, j’ai tenu un mois. Ensuite j’ai travaillé, mis de l’argent de côté, puis je suis parti au Japon… et en rentrant, je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose de ‟sérieux”.

Je suis tombé sur une formation en graphic design à Bagnolet. J’ai fait un prêt, 6000 euros pour un an — que je rembourse encore. Mais l’école ne m’a pas plus. C’était des grandes classes, on te mettait devant un PC pour apprendre la suite Adobe, et au final je n’ai rien compris. Tout ce que je sais aujourd’hui sur Illustrator, Photoshop, je l’ai appris tout seul l’année d’après. Donc oui, c’était un peu un gap year où j’ai mis de l’argent pour rien… mais c’est pas grave, ça fait partie du parcours.

QUE T’AS APPORTÉ TON ANNÉE À TOKYO ?

J’ai fait de la photo, du mannequinat, j’ai aidé sur des projets… mais pas en tant que réalisateur. Par contre humainement, c’était incroyable. J’ai rencontré énormément de gens. Et aujourd’hui, je sais que j’y retournerai toujours. Tokyo, c’est intense, bruyant, parfois anxiogène. Mais le Japon, c’est logique dans mon parcours — comme le dessin. Ça vient aussi de la culture japonaise que je consomme depuis petit, les séries, les films… C’est un objectif pour moi d’y tourner un film un jour.

COMMENT TU GÈRES UN TRAVAIL À CÔTÉ ?

C’est la réalité : si tu ne vis pas encore de ton art, tu bosses. Moi, j’écris dans les transports. J’ai un long trajet, donc matin et soir je bosse mes scénarios. Et les jours off, pareil. Tu prends chaque créneau.

COMMENT EST NÉ GONE PARK ?

Au début, c’était un long-métrage que j’ai commencé à écrire vers 2022. Quand j’en ai parlé à Alice Thfoin, mon assitante réal, elle m’a directement dit : « Malcolm, calme-toi. Fais un court d’abord. » Et elle avait raison. Ça m’a forcé à condenser mon idée en dix minutes.

Mais c’est aussi parti d’une envie de jouer. En tant qu’acteur noir en France, t’as pas beaucoup de rôles intéressants. Donc je me suis dit : crée ton propre rôle, ton propre projet.

« Moi, je veux voir du cinéma, pas uniquement des récits sociologiques. »

À QUEL POINT TU RESSEMBLES À LÉO, LE PERSONNAGE PRINCIPALE DE TON COURT-MÉTRAGE ?

Il me ressemble dans ses peurs. Léo est né de ma hantise de la page blanche. Mais dans sa vie, il est très différent de moi. Et ça m’intéressait justement de jouer quelqu’un qui n’est pas moi.

C’ÉTAIT UN BEAU RÔLE POUR TOI…

Et surtout un rôle qui n’est pas enfermé dans une identité. En France, on manque de personnages comme ça. Moi, je veux voir du cinéma, des personnages de composition, pas uniquement des récits sociologiques.

COMMENT S’EST PASSÉ LE CASTING ?

Je voulais une vérité. Des acteurs qui comprennent le projet.

Pour Rachel, ça a été instantané. Inès Boukhelifa, dès la tape, on a su. Vraiment. C’est une actrice incroyable. Elle joue avec une justesse… j’apprends beaucoup avec elle. Franchement, c’est une actrice à suivre, dans deux ans elle est partout.

Pour Billy, c’était beaucoup plus compliqué. Je cherchais un acteur asiatique, mais je ne voulais pas me limiter. On a reçu très peu de profils, et aucun ne me parlait vraiment. Et en fait, j’avais quelqu’un en tête depuis longtemps : Kélian Benamer. Je l’avais vu sur les réseaux, il parlait de vouloir faire du jeu. Et il me faisait penser à Joseph Gordon-Levitt dans Mysterious Skin. Il y avait un truc dans son visage, dans son énergie. Je l’ai contacté, il est monté de Suisse pour passer le casting. Et j’ai trust mon instinct — j’ai bien fait.

Pour la mère de Léo, c’était encore plus compliqué. Trouver une actrice noire dans la quarantaine, c’est difficile. On a fini par trouver Assanad Ibouroi via un contact. Elle nous a envoyé une tape… elle crève l’écran. Incroyable. Elle est venue de Marseille pour le tournage. Et pareil, j’aimerais qu’elle soit dans le long-métrage.

C’ÉTAIT QUOI LE PLUS GROS DÉFI DE CE PROJET ?

Le temps et l’argent. Le film coûte 5000 euros, dont 4000 de ma poche. On a tourné en 4 jours, avec une équipe bénévole. C’est intense, ça crée une énergie folle. Mais ça veut aussi dire que parfois, tu ne peux pas refaire une scène. Tu avances, même si ce n’est pas parfait.

QUELLES ONT ÉTÉ TES INFLUENCES ?

Mysterious Skin de Gregg Araki, déjà. C’est mon film préféré. Waves de Trey Edward Shults aussi, surtout pour sa poésie. Et Andrea Arnold, la réalisatrice de Bird et Fish Tank, pour sa manière de filmer et représenter le réel à l’écran.

Côté musique, mon compositeur Dorian Allali est un génie. Je lui ai donné comme référence le cinéma japonais, notamment Hirokazu Kore-eda — particulièrement la bande originale de Shoplifters. On voulait quelque chose de très poétique, solaire mais mélancolique.

MALHEUREUSEMENT, ÇA N’A PAS FONCTIONNÉ EN FESTIVALS…

Ça fait partie du jeu. Mais la réalité, c’est que les films indépendants, non produits, ont très peu de place. Recevoir une réponse négative ne veut pas dire que ton film est mauvais mais ça peut casser un peu une lancée que tu imaginais pour la suite de ton film. Et donc faut que tu trouves des solutions. C’est un peu ce que je fais maintenant : faire ma propre promotion, en parlant avec des médias, en organisant des projections… montrer mon film. Je pense qu’au final, c’est le plus beau cadeau que je puisse me faire.

C’EST QUOI TON REGARD SUR LE CINÉMA FRANÇAIS ?

Le cinéma français c’est un cinéma que j’adore. J’ai l’impression qu’il est beaucoup plus apprécié à l’étranger que chez nous. Le problème avec le cinéma français, c’est qu’il manque d’ouverture. On ne met pas assez en avant les nouvelles voix, les nouveaux visages, surtout pour les acteurs racisés. Quand tu demandes à quelqu’un de citer des acteurs noirs en France, je ne pense pas que quelqu’un puisse me citer cinq acteurs. S’il le fait, il va me citer quelqu’un qui vient d’abord de la scène comique ou un musicien qui est passé au cinéma. Mais un acteur ‟de souche”, quelqu’un qui vient de la scène du théâtre ou de la méthode, on ne peut pas m’en citer en France. C’est systémique, ils ne sont pas assez mis en avant.

« Je me sens dans mon propre coming of age. »

OÙ EST-CE QUE TU TE SITUES AUJOURD’HUI ?

C’est le début, mais ça fait presque 10 ans que je travaille sur ce rêve d’être acteur et réalisateur. J’ai quand même parfait mon art, j’ai pris des cours, j’ai écrit, j’ai réalisé, j’ai discuté avec énormément de gens. Et aujourd’hui, avec Gone Park, je sens un passage. Je me sens dans mon propre coming of age, il y a quelque chose qui débute.

ET MAINTENANT ?

Le long-métrage de Gone Park. Obligé. Ça fait 5 ans que je travaille dessus. J’ai envie qu’il me ressemble, j’ai envie qu’il ressemble aux gens autour de moi. Ce serait un film avec de nouvelles têtes et avec de beaux thèmes. Je veux parler de la jeunesse, de la famille, de la création.

Je vais même retenter les festivals avec le court-métrage. Je le renvoie pas là où je l’ai déjà envoyé l’année dernière mais dans d’autres petits festivals. C’est quand même un bon tremplin pour un film.

Avant de me lancer dans un long-métrage, j’aimerais réaliser un deuxième court. Je sens que j’ai encore besoin d’un projet test, pour deux raisons. D’abord, j’aimerais qu’il soit produit et financé, afin de bénéficier de l’accompagnement d’une boîte de production et, peut-être, d’augmenter nos chances en festival. Ensuite, ce film — qui n’a rien à voir avec Gone Park — me permettrait de montrer davantage ce dont je suis capable. Que ce soit sur le plan technique ou dans l’écriture, j’ai envie de pousser plus loin la cinématographie de mes projets. Ce sera forcément un atout pour la suite, notamment pour le long-métrage.

QU’EST-CE QUE T’AURAIS AIMÉ SAVOIR AVANT DE T’ÊTRE LANCÉ DANS LA RÉALISATION DE GONE PARK ?

Que tu ne peux pas créer seul. Un scénario, pour un auteur, c’est sacré : tu as peur d’en dire trop, de te faire voler ton idée, ou même de trop en parler au point de t’en détacher. Mais il faut passer au-dessus de ça. Il faut partager tes projets. C’est comme ça que tu avances.

UN DERNIER MOT ?

Avec Gone Park, je veux raconter une histoire intemporelle. Tout ce qui est transition, âge de doute, syndrome de la page blanche, c’est des sujets importants à raconter. J’ai envie que l’art, ce soit un point fédérateur auquel on puisse s’identifier — pas seulement pour les artistes. Je veux raconter une jeunesse universelle.

Retrouvez Malcolm Kun pour une projection de Gone Park ce mardi 31 mars au Hasard Ludique. Entrée gratuite sur inscription.


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