2014 à l’infini

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Débardeur, casquette NY Yankees et baskets Isabel Marant, les années 2010 refont surface. La décennie agit tel un virus — biologique dans nos garde-robes, numérique dans nos feeds — jusqu’à infecter nos mentalités. Revival inoffensif ou symptôme d’un bug plus profond ?

King Kylie, tumblr et autres fantômes de l’époque

Après le revival des années 90 puis la vague Y2K, il ne manquait plus que les années 2010 pour compléter le cycle. Alors ressortez vos baskets montantes, vos casquettes à visière plate et dépoussiérez votre vieil iPhone 4s abandonné au fond d’un tiroir. En début d’année, avec son vieux téléphone glissé dans la poche avant de sa veste, Lyas a immortalisé les backstages des défilés, offrant des moments entre célébrités dignes des mirror pics du Met Gala. Une initiative qui a insufflé sur la toile un esprit de décomplexion, contrastant avec l’esthétique ultra-polished des clean girls sur Instagram et TikTok.

Plus que la messy girl : la crade girl. Avec Brat de Charli XCX, Lyas, et d’autres, on assiste à l’invocation des fantômes de la décennie passée. Kylie Jenner a relancé sa King Kylie era en s’affichant cheveux roses l’an dernier, puis en revisitant ses produits de beauté en juillet. Entre la culture du cringe et le règne des formats courts — conséquence de la baisse de l’attention — TikTok évoque de plus en plus Vine. Les dumps et le shitposting gagnent du terrain, transformant Instagram en véritable finstagram. Quant aux styles seapunk, swag, et indie sleaze, ils se disputent la première place des tendances.

Mais lorsque les tendances reviennent, elles ne sont jamais de simples photocopies. Elles s’adaptent, se tordent, s’hybrident. Autrement dit, il y a les années 2010 telles qu’on les a vécues… et les années 2010 version 2025, digérées par l’algorithme, recyclées par les marques et transformées en phénomène mainstream.

L’underground d’hier, le mainstream d’aujourd’hui

Les représentations des années 2010 dans les médias sont rarement fidèles à la réalité de la décennie — sauf peut-être la série Overcompensating de Benito Skinner, qui joue volontairement sur la caricature. Comme pour les adaptations littéraires au cinéma, rejouer le passé n’a d’intérêt que si c’est pour en proposer une nouvelle lecture.

Prenons fakemink. Ses sonorités — entre cloud rap, bloghouse et électropop, ses thèmes — relations amoureuses, luxe et authenticité compliquée — et surtout ses visuels — esthétique rétro style blog era — reprennent sans détour les codes des années 2010. Mais derrière son allure d’emo-rappeur, c’est une véritable nostalgie qu’il met en scène : une sorte de peur d’avoir manqué l’underground de la décennie passée, une FOMO générationnelle habillée en mélancolie.

Dans un monde où la technologie progresse à toute vitesse et où les tendances s’uniformisent, fakemink agit comme une machine à remonter dans le temps. Il ramène ses auditeurs vers une époque perçue comme ‟plus simple” — celle où les collégiens d’hier n’avaient pas encore conscience des fractures politiques et économiques. Mais cette nostalgie idéalisée révèle surtout la tension entre culture commerciale et quête d’authenticité.

La recherche d’un style unique… niche, est devenue un acte politique en soi. Comment se dire underground quand l’underground est propulsé sur la scène mainstream ? La ‟marginalité” musicale existe-t-elle encore dans un univers saturé par le streaming et l’hyper-visibilité ?

Longtemps réduits au simple drip popularisé sur TikTok, ces codes resurgissent aujourd’hui dans le mainstream sous forme de revival. Une esthétique née en marge finit validée par les algorithmes, donnant naissance à une contre-culture paradoxale : célébrée partout, mais marginale nulle part.

L’illusion du présent : pourquoi 2014 revient

Un des codes phares de l’esthétique 2010, c’est la low quality. A l’heure où nos téléphones filment en 4K et prennent des clichés parfaits, certains choisissent volontairement de compresser leurs images pour leur donner un grain de vécu. La génération Z s’est réappropriée ce brouillage comme une sorte de digitalisation artificielle de la réalité, et la génération Alpha pousse encore plus loin : sur leurs stories Instagram et Snapchat, les visages disparaissent derrière un voile de pixels, comme effacés par la machine.

Ce flou visuel dépasse la simple esthétique. Dans un climat d’instabilité politique et sociale, il devient le miroir d’une mémoire brouillée : souvenirs d’une époque sombre que l’on cherche à enfouir, ou projection d’un avenir trop incertain… où les certitudes s’effacent, et de nouvelles vérités sont créées.

C’est là que surgit un nouveau lien entre les années 2010 et 2020 : le conspirationnisme. Hier, les illuminati hantaient les forums et Youtube sur un ton mi-sérieux, mi-parodique. Aujourd’hui, le complot est devenu une arme politique. Entre infox virales, images générées par IA et défiance généralisée envers médias et institutions, la vérité s’est dissoute. Et dans ce vide, les croyances se déplacent vers deux pôles : Dieu et le diable — autrement dit, le fascisme.

L’underground s’est toujours tenu comme une ombre, en opposition à un monde trop pop. Aujourd’hui, c’est ce monde qui a repris à son compte l’esthétique du sombre. Le “pop”, lui, ne survit plus que dans un sinistre écho : celui des armes à feu.


Une réponse à « 2014 à l’infini »

  1. Article très bien rédigé qui nous donne l’envie de rajeunir de quelques années.

    Félicitations au journaliste et rédacteur de cet article 👍

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