En pleine ascension, Le Paris Noir, fondé en 2025, s’offre une envergure inédite sous l’impulsion de sa fondatrice Paloma Dubois, première étudiante guadeloupéenne à intégrer Yale University. Après le succès d’un premier opus au Point Ephémère, le projet investit la Rotonde Stalingrad pour une deuxième édition, qui s’est tenue du 24 au 29 mai 2026. Avec une plus grande équipe, de nouveaux artistes et un nouvel espace d’exposition, Le Paris Noir gagne peu à peu en crédibilité pour venir s’imposer comme nouvel acteur culturel. Néanmoins, la nouveauté apporte également son lot de défis : séduire un public plus large tout en restant cohérent et accessible, sans pour autant adoucir un propos résolument revendicatif ou tomber dans l’amateurisme.
Des ateliers à la communauté : l’enjeu d’une transmission en mouvement
Puisque faire communauté implique de partager et créer ensemble, le Paris Noir prend racine dans la transmission directe de savoir-faire, fil conducteur du tissage de nouveaux liens. Les workshops prennent ainsi progressivement vie au cœur de la Rotonde ce mardi 26 mai, où Carmen Joachim y partage son expertise de couturière lors d’un atelier réunissant une dizaine d’inscrits. Venus s’initier au travail du tissu, tous repartent avec leur propre création : barrettes, porte-clés, affiches personnalisées et autres accessoires en élégants nœuds madras. Autodidacte, Carmen s’est formée dans sa chambre « avec des tutos YouTube et une machine à coudre un peu cassée ». Malgré le temps consacré à ses études, elle assure avoir toujours poursuivi ses rêves de couture et de stylisme, en commençant à travailler le madras il y a trois ans. Ce choix s’est en réalité imposé naturellement puisque pour elle, « le tissu c’est comme un doudou qu’[elle] porte ». « Quand ma grand-mère est décédée, il manquait une partie d’elle avec moi et c’est comme ça que j’ai commencé à utiliser ces types de tissus. Au fur et à mesure, j’ai porté mes créations, mais j’ai aussi habillé, sur demande, des artistes comme Carla Genus ou Bamby ». Pour la créatrice, la fusion du motif du nœud et du madras traduit une volonté de faire dialoguer tradition et modernité. « J’aime l’association d’une forme girly, moderne et parisienne avec le tissu madras qui est très traditionnel. En ce moment, je pense qu’on a besoin de reconnecter avec nos origines et cela se reflète sur les gens ». En rejoignant l’aventure Paris Noir, Carmen met l’accent sur la portée de cette rencontre : « Cette collaboration prend énormément sens pour moi, surtout qu’on m’a souvent conseillé de créer une marque, mais je n’aime pas trop ce côté branding. Je préfère les moments avec les gens, la transmission dans un rapport au vêtement qui est beaucoup plus réel et ancré ». Elle assure qu’entre elle et le Paris Noir, « ça match », et ajoute : « même si on est à Paris, on reste des enfants de la diaspora et je trouve cela important de se rattacher à nos racines et à nos ancêtres ».

Dans l’atrium, les techniques se mêlent. Collage, découpage et tissage cohabitent sous le regard des affiches et mots d’ordre placardés au mur : provocadora, louder, onirique. Enfin, à la table de Carmen où les participants se pressent pour demander conseil, les paroles fusent. Les perles, épingles, tissus et froufrou s’amoncellent, laissant apparaître dans ce joyeux désordre toute la richesse d’une tradition revisitée. Le lendemain, mercredi 27 mai, l’effervescence de la veille se heurte pourtant à un curieux silence, aucun workshop, talk ou DJ Set n’a été organisé au sein de la seule journée uniquement dédiée à l’exposition. Compte tenu des attaches guadeloupéennes du projet, l’absence de programmation spéciale, en ce jour symbolique de commémoration de l’abolition de l’esclavage en Guadeloupe, résonne comme un rendez-vous manqué. Anthony, venu découvrir le festival parle d’une expérience positive grâce à sa rencontre fortuite avec l’artiste Laurent Yaho, qui a pris le temps de lui décrypter ses œuvres. Néanmoins, le minimalisme de la scénographie l’interroge. Face aux œuvres, le public cherche parfois ses repères. Même si la simplicité des cartels a le mérite de véritablement pousser au dialogue et à la rencontre des artistes, le visiteur déplore une expérience moins autonome qui aurait pu être enrichie par l’ajout de « trois lignes » de contexte ou de simples QR codes renvoyant vers les réseaux sociaux des artistes. En fin de compte, l’exposition apparaît ici presque secondaire, éclipsée par les autres temps forts du festival. Dans une dynamique qui place l’échange au cœur de sa philosophie, programmer plus de rendez-vous avec les exposants, sous formes de tables rondes ou discussions guidées, aurait permis de tirer parti du poids de ces interactions. Force est de constater que lorsque le dialogue s’installe entre les artistes et leur public, la magie opère instantanément.
Cette étincelle s’illustre pleinement un jour plus tard, lors du workshop animé par le designer Yam’s. Véritable succès, cet atelier fait l’unanimité auprès des participants. C’est précisément dans ces moments de communion, où la parole circule sans filtre, que Le Paris Noir se révèle dans ce qu’il a de plus essentiel : un espace fondamental de dialogue, où la culture n’est pas seulement regardée mais vécue et construite ensemble. Dans la salle du Mini-Club, le workshop autour de la conception de sneakers s’anime au son des Déesses et de leur titre phare « On A Changé ». Autour de la table, les participants s’affairent à découper, colorier et assembler pas à pas les patrons de la mythique Air Force 1. Parmi ces visages concentrés, le journaliste culturel Luc-Roland Kouassi savoure l’instant. Intrigué par le nom d’un festival qui « nourrit l’imaginaire », ce visiteur curieux s’est prêté au jeu en testant aussi bien l’atelier madras que la création de sneakers. À travers le plaisir de renouer avec le travail manuel, il confie sa surprise et son admiration face au parcours des intervenants, rappelant qu’il est encore trop rare de croiser des designers racisés à ce niveau. « Ce qui résonne en moi, c’est un sentiment de fierté de voir qu’il y a des gens de la communauté noire qui essaient de briser les plafonds de verre qu’on se créait. Voir des gens oser et voir que cela est possible, c’est déjà important pour notre représentation ». Luc-Roland insiste sur le rôle de miroir indispensable et rappelle que sans modèles identifiables, l’autocensure prend souvent le dessus. En découvrant des œuvres célébrant l’art « sous toutes ses expressions » et réalisées par des artistes issus de la diversité, l’exposition sert de déclic. « Quand on voit des exemples de gens qui réussissent et qui nous ressemblent, cela crée même des vocations. Cela montre qu’on peut réussir, on peut faire de bonnes choses, on peut cultiver notre différence tout en étant ensemble ». À la sortie de l’atelier qui a duré un peu plus de deux heures, Yam’s nous introduit à sa démarche artistique. Designer pour Nike, fondateur de la marque Bandozi et enfant des années 2000, son histoire d’amour avec le design commence pourtant sur le bitume : « À la base, je faisais du graf et quand il me restait des bombes de peinture, je peignais mes paires. De fil en aiguille j’ai commencé à détruire, reconstruire des paires et je me suis demandé : pourquoi pas aller démarcher des usines pour faire mes modèles ? C’est comme cela que la marque est née ». Invité par le festival, il conçoit son workshop comme un moment de partage accessible : « C’était vraiment une initiation globale à la création de chaussures, ses tenants et aboutissants, comment ça fonctionne ». Malgré le timing serré, le pari est réussi et la majorité des inscrits repart avec un produit fini.



Au-delà du geste technique, le projet résonne profondément avec l’histoire personnelle du designer. « L’idée du Paris Noir me plaît puisqu’on fait partie de cette génération avec une double identité. Depuis petits on nous fait comprendre qu’on est des enfants de la République mais pas trop non plus ». Face à ces identités multiples, Yam’s refuse le statu quo et s’interroge : « Comment conjuguer toutes ces histoires et faire en sorte de créer ce nouveau Paris, ou en tout cas ce Paris parallèle des Noirs de la capitale ? Ce sont des thématiques qui me touchent et qui se traduisent dans mon travail via des inspirations visuelles tirées d’Afrique Centrale ou d’Afrique de l’Ouest. J’essaie de les associer avec des éléments de mon quotidien, pour proposer quelque chose d’intéressant au monde ». Cette quête de sens infuse son rapport à la basket, qu’il envisage comme un puissant vecteur social. En prenant l’exemple de la TN, Yam’s décrypte comment le reste de la silhouette influence la perception et la résonance de cette paire selon les milieux. « Ce que l’on porte aux pieds fait office de marqueur culturel et la paire que tu auras, en dira beaucoup sur qui tu es ». Mais la popularité exponentielle de ces codes interroge plus globalement sur leur réappropriation par une élite blanche. « C’était inévitable, du fait de notre histoire commune. Quand on regarde, on voit bien qu’il n’y a aucune culture bourgeoise qui s’est créée à partir même de la bourgeoisie. Les codes du peuple ont été repris puis réappropriés, et les créateurs qui en étaient issus ont été exclus ». Pour illustrer ce mécanisme d’absorption, le designer convoque l’histoire du jazz, un genre musical portant initialement toute la douleur des Noirs américains, avant de devenir un marqueur de distinction sociale. « C’est juste l’essence même de ceux qui ont le plus de moyens financiers. Faisons en sorte de naviguer dans ce système, d’en tirer le maximum et surtout d’en comprendre les codes pour faire quelque chose qui nous ressemble. C’est pour cela que je me suis lancé en indépendant, pour faire des collaborations avec des histoires qui m’intéressent et me touchent. Créons notre propre écosystème et avançons. »
Vibrer pour rayonner, éclipse sur le soleil de la Bunda Phaat
Quelques instants plus tard, alors même qu’un autre évènement occupe l’atrium, l’esprit Bunda Phaat s’installe peu à peu au cœur de la Rotonde. Comme une contre-soirée qui aurait un peu trop bien marché, les festivités vont dépasser les attentes de ses organisateurs. Juste avant le grand saut, Esther Kouakou, membre du Paris Noir, ancienne artiste de l’édition précédente et fondatrice de la Bunda Phaat, en dessine les contours. Son mot d’ordre ? Briser l’élitisme des nuits de la capitale. « J’en ai marre des soirées payantes où il y a RSVP, des VIP, ceux qui sont en haut et les autres en bas, ceux qui ont des bracelets et ceux qui n’en ont pas ». Une piquante ironie du sort, puisque ces fameux bracelets s’avéreront finalement indispensables au bon déroulé de la soirée et de notre reportage. Pour elle, la fête doit rester un terrain d’expérimentation libre et accessible : « Le Paris Noir comme Bunda Phaat sont des espaces où l’on peut faire l’expérience de projets dont on a envie. Je veux que des DJ non confirmés puissent s’entraîner sans crainte et continuer de faire bouger Paris ». Le nom de la soirée, provocateur et libérateur, la fait sourire. Enfant du quartier, ayant grandi à cinq minutes de la Rotonde, Esther a voulu insuffler à ce bâtiment historique l’énergie brute et populaire des block parties. Une suite logique pour le festival, qui offre ainsi une tribune festive à de petits collectifs émergents. Mais derrière l’ambiance décontractée, sa démarche porte une vraie vision politique et diasporique. Esther rappelle que pour cette jeunesse noire française et africaine, la musique est un levier essentiel pour se faire une place dans la capitale. Alors que de récentes propositions de lois menacent l’existence des free parties, revendiquer la gratuité de la fête devient pour elle un impératif de résistance. « Même dans les moments compliqués, la fête reste un moyen d’affirmation via la mobilisation et la danse ».
Si le festival se réclame d’une volonté de représenter la communauté noire dans toute sa pluralité, la construction de sa programmation trahit un réseau d’interconnaissances très serré. Entre amis d’enfance, membres de la même famille, ou ‟pote de pote”, ici, presque tout le monde se connaît déjà un peu. Ce fonctionnement en circuit fermé finit par se refléter dans la sociologie de l’événement. Loin de toucher l’ensemble de la communauté noire francilienne, le festival semble plutôt s’adresser à un milieu intra-communautaire relativement restreint. On ne peut pas reprocher au flyer un manque de transparence, il s’agit bien de « l’imaginaire d’une génération » : celle d’une jeunesse noire fashion, branchée et ultra-parisienne. Pour un projet baptisé si littéralement Le Paris Noir, ce décalage interroge. En affichant une volonté de représentation globale en embrassant à moitié les réalités populaires de la capitale, le festival se heurte à une contradiction géographique flagrante. Le quartier de la Rotonde et ses alentours abritent l’une des plus fortes concentrations de la communauté noire de Paris. Pourtant, cette population locale était presque invisible dans l’atrium. Cette quête d’esthétisation se niche jusque dans les détails visuels. Lorsque Malé Houinsou réemploie sur l’affiche les carreaux bleus et roses, emblématiques du magasin Tati, symbole historique du Barbès populaire et immigré, le procédé interpelle. Le motif semble ici déconnecté de son histoire, lavé de son authenticité sociale pour être réinjecté dans les codes d’un graphisme branché.
C’est précisément là que la Bunda Phaat a su créer la surprise, en parvenant à briser ces codes. En déplaçant la fête hors de l’atrium pour investir le parvis en plein air, l’événement a instantanément fait éclater les barrières invisibles du festival. Libérée de cet entre-soi, l’énergie brute des tenues, de la danse et de la musique a enfin gagné le pari de l’accessibilité, intriguant les passants et reconnectant le projet avec la spontanéité de la rue parisienne. Les heures défilent et la Rotonde bascule rapidement dans la surchauffe. Dehors, la tension monte et les vigiles s’impatientent face à une foule compacte. Faute de bracelets, plusieurs membres du staff et des artistes invités se retrouvent bloqués sur le trottoir, observant les spectateurs entrer au compte-gouttes. Pour ajouter à la confusion, une seconde soirée s’est nichée dans une salle annexe, transformant les couloirs en un labyrinthe d’énergies variées. C’est dans le calme feutré des loges, loin de ce tumulte, que nous rencontrons Djaksparo. L’artiste s’apprête à livrer quatre titres, dont deux exclusivités. Au poignet, il arbore un bracelet Panafrican Hustla, un choix loin d’être anodin : « Cela rime totalement avec ma direction artistique, car je fais énormément d’afro. Je me sens profondément concerné par la dimension pro-noire de cet événement. C’est la véritable raison de ma présence ce soir ». Riche d’un parcours de sept ans initié par son grand frère, le rappeur savoure un succès grandissant, porté par son morceau « Pangor » qui culmine à trois millions de streams. Un sourire en coin, il nous glisse en exclusivité ses projets pour la suite : « Un album et un EP c’est sûr, mais chaque chose en son temps. Pour l’instant, je me concentre plus sur des singles banger qui vont marquer l’été ». Quitter l’apaisement des coulisses pour se frayer un chemin dans le bâtiment relève du parcours du combattant tant nous sommes nombreux. Sous les coups de 23h, dans cet atrium saturé de lumières bleu électrique, la foule s’embrase enfin sous l’impulsion de DJ Malicko, premier à officier à l’intérieur de la Rotonde. Il livre ses impressions à chaud, juste après son set. Au sous-sol, choisi comme lieu de l’entretien, les basses font encore trembler les murs et le jeune homme digère doucement l’adrénaline du show. Suivant les traces familiales aux côtés de son cousin DJ Nice, Malicko mixe depuis moins d’un an. S’il avoue avec humilité qu’il « aurait pu mieux faire » à cause du stress, de l’arrivée décalée du public et de la pression de la sécurité, les retours du public sont unanimes. Pour lui, la portée du festival dépasse le simple cadre de la nuit : « Le Paris Noir véhicule un message fort. Il est la vitrine d’une jeunesse de la diaspora qui déborde de projets et de rêves. Cela prouve qu’à notre âge, nous n’avons aucune limite ». Sa philosophie de la nuit ? Un exutoire physique et politique. Fondateur d’une entreprise événementielle qui prône la pause et l’apaisement face aux cadences du capitalisme, ce DJ ayant mixé pour Jordan ou Adidas conclut dans un sourire : « Je veux que les gens sortent de mon set épuisés. Ils doivent vivre cela comme une véritable expérience ».
En remontant dans la salle principale, l’effervescence a atteint son paroxysme. La foule danse, exauçant le vœu d’Esther, même si l’expérience tourne parfois à l’épreuve physique pour le public. « Le début de soirée en extérieur était incroyable », tempère une jeune femme au milieu de la foule. « À l’intérieur, le manque d’espace se fait sentir. Qui dit gratuité dit affluence massive, il aurait fallu une salle bien plus grande. Surtout, on a été séparés de nos amis à l’entrée : sur un groupe de sept, nous ne sommes que deux à avoir pu franchir les portes. Heureusement que l’ambiance et les sets rattrapent le coup ». À la frustration de la jauge s’ajoute rapidement un défi climatique. Alors que le thermomètre flirte avec les trente degrés dehors, l’air devient rapidement irrespirable dans un atrium privé de ventilation et d’eau. Le bar, dont Corentin espérait pourtant maximiser les profits, reste inexplicablement clos. Pas l’ombre d’un gobelet ni d’un point de rafraîchissement à l’horizon. C’est alors que le public déploie un sens du système D tout à fait extraordinaire. Découvrant des blocs de glaçons abandonnés dans l’évier derrière le comptoir désert, les clubbers s’en emparent pour s’en badigeonner le cou, le visage et les épaules avant qu’un bidon d’eau soit enfin mis à disposition. Ce chaos logistique trouve sa source dans une décision managériale surprenante de la part de la Rotonde. Selon Sarah Thernier, responsable communication du Paris Noir, alors que l’établissement avait initialement fixé la capacité maximale de l’atrium à 350 places, la direction a choisi d’injecter au dernier moment « plus de 200 billets supplémentaires » dans un événement pourtant sold out depuis des jours. Une surcharge qui explique pourquoi des dizaines de déçus n’auront jamais réussi à passer les portes d’un bâtiment totalement submergé. Pourtant, cette gestion difficile produit un effet paradoxal propre aux nuits parisiennes : en transformant l’entrée en une expérience exclusive et désirable, cet afflux massif assoit définitivement la réputation de la Bunda Phaat et du Paris Noir. Ils s’imposent ce soir comme les nouveaux maîtres d’œuvre de la culture festive de la capitale, là où la laboriosité de l’accès ne fait que renforcer le désir d’en être.
Le mot de la fin ou l’aube d’un nouvel élan, le Pari de Paloma
Au-delà des inévitables ajustements propres aux premières éditions, ce festival s’impose d’abord comme une étape historique par l’identité même de ceux qui le portent, une équipe dont la moyenne d’âge n’atteint pas les 25 ans. C’est l’une des premières fois qu’une génération si jeune réussit à s’approprier l’espace culturel parisien avec une telle envergure, offrant un espace d’expression et de célébration par et pour la communauté. Mais c’est précisément parce que ce projet est lourd de sens et profondément nécessaire qu’il mérite un regard lucide, guidé par une exigence à la hauteur du message qu’il véhicule. Si les quelques couacs du festival ont été expliqués par la fondatrice sous l’angle de la pure débrouille étudiante, rappelant qu’à leur âge, « on est étudiants, on a une famille, on n’est pas obligés de le faire », cette formule sonne pourtant singulièrement faux. Un projet d’une telle envergure n’est jamais une option dont on pourrait se dédouaner. Il naît au contraire d’une nécessité absolue et d’un besoin viscéral de reconnaissance, de représentation, de réappropriation du patrimoine et de transmission d’un héritage. Par ailleurs, la multiplicité des supports artistiques, le croisement des différentes diasporas et la pluralité des réalités afro-françaises a naturellement fait émerger une formidable diversité d’avis et de visions. Pourtant, on peut relever un certain paradoxe face à la posture de la fondatrice, qui concède volontiers que « là où il y a des responsabilités, [elle] délègue peu ». En centralisant ainsi la direction, le projet prend le risque de lisser des sensibilités plurielles qui gagneraient pourtant à s’exprimer à travers une dynamique plus horizontale.
C’est ici que la formule du critique Kevin Beltou, « être noir ne suffit pas », prend toute sa mesure. Loin d’un blâme gratuit, elle résonne comme une invitation à l’excellence mais aussi à la persévérance, seule posture à la hauteur d’une histoire aussi lumineuse que fracturée, aussi capitale que trop souvent piétinée, aussi viscéralement aimée qu’âprement contestée. Pour autant, les angles morts du projet ne sauraient occulter la plus grande réussite du festival : avoir édifié l’un de ces rares espaces de confiance où l’expression et l’affirmation d’une identité noire cessent enfin d’être perçues à travers le prisme réducteur de l’agressivité, de la provocation, de la vulgarité ou d’une prétendue sauvagerie. Un lieu de convergence unique où peut s’affirmer un panafricanisme serein, où la critique lucide des structures institutionnelles a sa place et où la communauté peut se retrouver et faire corps. En reliant intimement les trajectoires personnelles d’invités comme Carmen guidée par les souvenirs de sa grand-mère, Djaksparo inspiré par son grand frère, ou Maliko marchant dans les pas de son cousin, le projet fait magnifiquement écho à la scénographie de sa propre exposition, centrée autour d’un salon familial. Par cette transmission incarnée, le festival pose les jalons d’une mémoire collective pérenne au cœur du paysage culturel français. En érigeant cette édition en un socle d’avenir, le Paris Noir matérialise les espoirs placés en cette génération, nous incitant à embrasser sans réserve l’élan final d’Euriell, la curatrice. « Je veux que les gens se disent que l’avenir est entre de très bonnes mains. Il faut nous faire confiance ».







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