« Il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme ». Cette formule résume ce que l’auteur et philosophe britannique Mark Fisher appelle le « réalisme capitaliste » : le sentiment que le capitalisme constitue le seul système viable, au point qu’il devient difficile d’imaginer une alternative cohérente. En conditionnant la production culturelle, l’organisation du travail et l’éducation, il trace autour de la pensée une barrière invisible. Si le capitalisme façonne jusqu’à nos imaginaires, quelle place reste-t-il à la création artistique ? Et dans quelles conditions peut-elle s’exercer ? Les démarches des artistes Milo Clément Philipp et Vincent Bergeron, présentées il y a deux semaines lors du Festival des cinémas différents et expérimentaux de Paris, offrent deux manières d’explorer ces tensions.
Doomscrolling et supermarché : un bad trip capitaliste

Le réalisme capitaliste tire une partie de sa force par sa capacité à absorber et à consommer l’histoire. Fisher parle alors d’un « système d’équivalence » capable d’attribuer une valeur monétaire à n’importe quel objet culturel. Arrachés de leur contexte, les pratiques et les rituels deviennent de simples esthétiques, tandis que les croyances du passé sont réduites à des artefacts. Il ne reste plus que le « consommateur-spectateur », qui traverse ces ruines en observateur. « Face à l’absurdité actuelle des choses, on aurait envie de comprendre ce qu’on est, ce qu’on fait », explique Vincent Bergeron. C’est ce déclencheur cathartique qui l’a poussé à remettre en question les présupposés de l’idéologie capitaliste dans son court-métrage dansLeRêveDeQuelqu’unD’Autre. Cette citation, tirée d’un ouvrage de Fisher, Spectre de ma vie, souligne une double dépossession : les imaginaires qui façonnent nos désirs face au système qui les produit. Pris dans un univers qui nous dépasse, être dans le rêve de quelqu’un d’autre revient à habiter un monde dont on ne maîtrise pas les règles, mais auquel on contribue malgré tout à donner forme.
Dans son court-métrage, le réalisateur donne forme à cette condition de « consommateur-spectateur » en assemblant des images glanées sur Internet. Sa démarche explore les mécanismes cognitifs qui orientent notre attention et notre perception du réel. « Nous avons tous un rôle dans la responsabilité des images dès lors qu’on les transforme ou qu’on y apporte un point de vue ». Dans un univers en noir et blanc, Ness, personnage emblématique du jeu vidéo Earthbound, déambule en Third-Person-Shooter dans un espace surchargé d’informations. Devant lui déferle un flot d’images. Le salut nazi d’Elon Musk, un discours de Marine Le Pen, des noms de Palestiniens tués et des scènes d’agriculture intensive côtoient aussi bien des vidéos satisfaisantes que des références à Paranormal Activity ou Enter the Void. Tout cela sans hiérarchie dans des espaces liminaux. L’inquiétante bande son qui l’accompagne, accentue l’expérience du doomscrolling, dans laquelle les images les plus tragiques deviennent des contenus parmi d’autres, livrés à une consommation sans fin.
Mais interroger la manière dont les images façonnent notre perception du réel suppose aussi de questionner les conditions dans lesquelles elles sont produites, diffusées et rendues visibles. L’expérimentation ne garantit pas pour autant une échappée au capitalisme. Fisher remarque d’ailleurs que les productions dites « alternatives » et « indépendantes » restent encore des styles piégés à l’intérieur du système.

Cette réalité s’accompagne aussi d’une « annulation du futur ». À force de recycler et de reconditionner les formes culturelles du passé, le capitalisme réduit notre capacité à imaginer quelque chose de véritablement nouveau. Cette difficulté à concevoir d’autres futurs invite à se tourner vers les espaces les plus ordinaires de notre quotidien, où les logiques marchandes paraissent aller de soi.
Milo Clément Philipp s’empare précisément de l’un de ces espaces. Dans son court-métrage d’animation Vous avez la carte du magasin ?, l’espace familier du supermarché se trouble, les images se fragmentent dans une forme d’instabilité. « C’est un essai sur les perceptions que j’ai dans le supermarché », explique le cinéaste, qui travaille notamment avec la 3D et la VFX. À mesure que le geste de consommation se répète, la surstimulation publicitaire fait basculer le personnage dans une expérience psychotique et onirique. « Le supermarché devient une identité malfaisante. Tout devient un peu animiste ». À mi-chemin entre Backrooms et Sausage Party sous LSD, le supermarché devient le théâtre d’un bad trip du capitalisme, où le matraquage publicitaire s’impose au consommateur comme une drogue administrée de force. Dans cette atmosphère, la narration disparaît au profit de symboles, comme le chou romanesco. Sa structure fractale incarne, selon le cinéaste, une complexité organique et décentralisée, à rebours de l’organisation hiérarchique du monde industriel. En désorientant le spectateur, Milo Clément Philipp l’invite à reconstruire lui-même le sens des images et à envisager d’autres logiques que celles qui régissent cet univers marchand.
Entre « futurs perdus » et nouvelles créativités
Penser le présent suppose aussi de considérer les absences, les héritages et les futurs qui ne se sont jamais réalisés. En 2021, Mark Fisher utilise la notion d’« hantologie » pour désigner la persistance de possibilités historiques que le présent semble avoir abandonnées. Il pointe du doigt les « futurs perdus » de nos sociétés capitalistes : des promesses technologiques de voitures volantes, de robots domestiques ou de téléportation jusqu’à l’espoir d’un monde communiste. Cette question des possibles traverse également la conception de la création de Vincent Bergeron : « Je ne pense pas qu’on crée des choses, je pense qu’on remodèle ou qu’on apporte son propre point de vue sur un propos ». Une manière d’envisager l’art comme une transformation permanente de matériaux et de significations hérités.
Cette réflexion sur la persistance du passé n’exclut pourtant pas la possibilité d’inventer de nouvelles formes. Dans un article publié en 2021, le philosophe Matt Bluemink propose le concept d’« anti-hantologie » pour nuancer le pessimisme de Fisher. Certains artistes parviennent à réagencer les traces du passé pour produire des formes inédites, plutôt que de reproduire indéfiniment celles qui existent déjà. L’anti-hantologie suppose une transformation des langages esthétiques, des sensibilités et des attentes collectives, susceptible de dépasser le seul champ de l’expérimentation.
Composer avec le système
L’exercice d’une carrière artistique reste marqué par une précarité structurelle et de fortes inégalités d’accès aux ressources. L’accès aux résidences, aux bourses ou aux subventions publiques suppose de maîtriser les démarches administratives et de disposer de réseaux professionnels. Ces soutiens peuvent aussi s’accompagner de contraintes sur les conditions de production. Milo Clément Philipp, qui commence à bénéficier de financements publics, anticipe ainsi les négociations avec les producteurs, les exigences financières, les compromis artistiques et les risques éventuels de censure. Pour compléter ses revenus, il réalise des missions de montage et d’effets spéciaux : « Pour l’instant, ce modèle-là me plaît ».

Face à ces difficultés, le collectif constitue un levier de professionnalisation et d’entraide. Cofondée en 2021 par Vincent Bergeron, l’association lyonnaise La Planque rassemble des artistes pluridisciplinaires. Leur démarche : une mutualisation des savoir-faire et de professionnalisation fondée sur l’entraide et l’élaboration collective de projets. « Petit à petit, on construit du réseau et des moyens », explique-t-il. Parallèlement, il collabore avec le chercheur en psychologie Bilge Sayim sur les mécanismes de perception visuelle, à la croisée de la recherche scientifique et de la création artistique. Pour Milo Clément Philipp, également membre de La Planque, faire collectif porte une autre conception du travail cinématographique. Il dénonce la hiérarchie autoritaire centralisée autour du réalisateur et refuse la division des tâches « comme à l’usine », qui occulte les « petites mains » participant à la fabrication des films. Une position qui l’a notamment détourné des studios d’animation, dont il critique la segmentation du travail et la standardisation des productions.
Derrière le mythe du génie artistique, Vincent Bergeron dénonce une conception bourgeoise de l’art qui occulte les réalités matérielles de la création. Il lui oppose la notion de « travailleur de l’art », qui invite à repenser la rémunération de l’activité artistique au-delà des seuls droits patrimoniaux associés aux œuvres, sur lesquels repose notamment le régime des artistes-auteurs. « On voudrait des salaires qui reconnaissent notre temps de travail et de recherche ». Une revendication qui fait écho au Syndicat national des artistes professionnels (SNAP), qui défend la rémunération des activités de recherche et de préparation, souvent invisibilisées au profit de l’œuvre achevée.
En s’organisant à travers des lieux intermédiaires, des friches ou des coopératives fondées sur l’« entrepreneuriat en commun », les artistes mutualisent leurs équipements, leurs compétences administratives et leurs espaces de diffusion, substituant une dynamique de solidarité à la compétition individuelle. Ce regroupement collectif permet non seulement d’atténuer le sentiment de précarité, mais aussi de doter les artistes d’un poids politique renouvelé. Ici, dialoguer avec les collectivités devient essentiel pour défendre la place de l’art dans la société.



Laisser un commentaire