Du massacre enfoui du 17 octobre 1961 à la brutalisation des cortèges contemporains, le maintien de l’ordre s’inscrit dans une longue trajectoire institutionnelle. A travers nos entretiens avec le sociologue Mathieu Rigouste, l’historien Fabrice Riceputi et le metteur en scène M’Hamed Kaki : analyse d’un système qui continue de déchirer le rapport entre l’État, la jeunesse et la rue.
Gardiens de la paix ou forces de l’ordre ?
Entre protection des citoyens et de leurs libertés, et préservation de l’autorité de l’État, la frontière ne cesse de se déplacer. À mesure que la contestation est assimilée à une menace sécuritaire, le maintien de l’ordre se durcit. Lors des récentes mobilisations lycéennes et en vue du rassemblement du 17 octobre 2026, une question s’impose de nouveau : où s’arrête l’encadrement démocratique d’un cortège, et où commence la répression ?
Le sociologue spécialiste de l’ordre sécuritaire Mathieu Rigouste explique : « La notion de maintien de l’ordre, dans le langage policier, désigne l’utilisation de la police contre ce qu’ils appellent le contrôle des foules. C’est la gestion des manifestations, des révoltes, etc. On peut aussi différencier le maintien institutionnel de l’ordre social au quotidien, des appareils répressifs qui, eux, fonctionnent pour briser la lutte et briser la confrontation ». Mais cette frontière ne fonctionne pas partout puisque dans les quartiers populaires, le sociologue observe une véritable fusion entre l’oppression quotidienne, qui vise les corps par leur simple présence, et la répression directe qui s’abat sur eux dès qu’ils se mobilisent et résistent.
Pourtant, cette logique d’exception s’inscrit dans une longue histoire. L’historien spécialiste des questions coloniales Fabrice Riceputi rappelle l’existence d’une « répression d’État » forgée dans le contexte colonial. À cette période, ne bénéficiant pas des droits des citoyens français, les étrangers colonisés ont longtemps servi de « gibiers de police », auxquels l’institution pouvait administrer des « traitements policiers tout à fait exceptionnels ». Du traitement réservé aux colonisés hier aux méthodes employées dans les rues aujourd’hui, une même interrogation demeure : la police protège-t-elle le citoyen ou cherche-t-elle à étouffer la contestation ? Pour analyser comment cette violence d’État s’est structurée au cœur de la métropole, nous avons décidé de remonter à un de ces terrains d’expérimentation historique : le drame du 17 octobre 1961.
17 octobre 1961 ou le « boomerang impérial »

L’histoire du 17 octobre 1961 ne relève ni du fait divers, ni de la simple « bavure ». Pour comprendre la violence qui s’est abattue ce soir-là, sur les dizaines de milliers d’Algériens venus manifester pacifiquement à Paris, il faut disséquer la mécanique d’une répression policière institutionnalisée. Selon Rigouste, l’appareil policier français s’est forgé au fil des siècles dans l’écrasement des contestations. Il s’agit d’une histoire « ancrée dans plusieurs siècles d’écrasement des insurrections coloniales, des insurrections paysannes, des soulèvements ouvriers ».
Dès la fin du XIXe siècle, la police s’empare de méthodes d’identification issues du système esclavagiste, à l’image des « esquisses de silhouettes pour désigner les corps esclavisés ». Cette culture du maintien de l’ordre se serait donc épanouie dans les colonies avant d’être rapatriée en métropole. C’est le phénomène du « boomerang impérial », théorisé par Césaire et repris par Arendt, consistant à importer les méthodes répressives coloniales au cœur d’un territoire national, pour réprimer les mobilisations et insurrections.
La rafle : impunité et « permis de tuer »
En octobre 1961, cette doctrine s’incarne dans la figure du préfet de police Maurice Papon. Comme le retrace Riceputi, cette répression s’appuie sur une logistique d’exception. L’imposition d’un couvre-feu ciblant uniquement les Algériens, est appliquée de manière brutale et au faciès par la police. Face au boycott pacifique ordonné par le FLN (Front de Libération Nationale), la Préfecture orchestre « l’une des plus grandes rafles policières de l’Histoire de France ». Près de 12 000 personnes sont interpellées en moins de 24 heures par les forces de l’ordre. Embarquées dans des bus de la RATP réquisitionnés pour l’occasion, les victimes subissent à leur arrivée dans les centres de détention la « haie d’honneur » : un passage obligé entre deux rangées de policiers les rouant de coups de matraque.

Les archives exhumées par Rigouste montrent que Papon théorise, la nécessité de traiter les manifestations de masse par la « guerre contre-révolutionnaire ». « Tout ça explose le 17 octobre 1961, mais c’est l’aboutissement d’une mécanique profonde. Ce n’est absolument pas un accident, ce n’est pas une dérive, ce n’est pas une bavure, c’est l’application d’un système ». En déclarant aux brigades « Pour un coup reçu, nous en rendrons dix », la hiérarchie policière délivre un véritable permis de tuer. On recense des tirs à balles réelles, des matraquages à mort, mais aussi des noyades dans la Seine. Riceputi explique que ce système de répression bénéficiera d’une « amnistie organisée dès mars 1962 », scellant un modèle d’impunité policière qui étouffe le bilan réel, estimé à environ 300 morts.
Soixante-cinq ans plus tard, ce traumatisme répressif conserve une portée politique majeure. Comme le résume Rigouste, les jeunes militants des quartiers populaires ont « grandi dans un terreau politique où octobre 61 était un évènement fondamental ». Comprendre le 17 octobre 1961, revient ainsi saisir la généalogie d’un maintien de l’ordre d’exception, dont la brutalité et les méthodes résonnent encore aujourd’hui dans la répression des contestations contemporaines.
Du “dérapage” à la continuité
Il serait pourtant trompeur de raconter l’histoire de la police française comme une ligne droite qui mènerait de 1961 aux violences policières de 2026. Entre les deux, les gouvernements se succèdent, et les techniques de maintien de l’ordre se transforment. En 1968, par exemple, le préfet Maurice Grimaud tente d’apaiser les relations entre police et manifestants. Mais cette accalmie n’empêche pas les morts de mai 68. Pour Fabrice Riceputi, l’histoire de la police est plutôt faite d’une succession de périodes de durcissement et de relâchement.
Depuis les années 2000, quelque chose se serait toutefois particulièrement durci. Riceputi situe notamment sous les gouvernements de François Hollande, Manuel Valls et Bernard Cazeneuve le retour d’une « brutalisation des manifestants », d’abord exercée dans les quartiers populaires. Riceputi parle d’une « permanence de la police au faciès ». Pour Mathieu Rigouste, parler d’un « passé colonial » reviendrait presque à enfermer la colonisation dans les livres d’histoire. « C’est un présent colonial », affirme-t-il. Les Brigades de surveillance des Nord-Africains, créées pour contrôler les populations colonisées dans la métropole hexagonale, constituent pour lui l’un des ancêtres directs des dispositifs policiers contemporains. Les BAC, dit-il, ont ainsi une « généalogie coloniale » et servent aujourd’hui de « police d’écrasement » dans les quartiers populaires.
C’est ici que le mot « dérapage » devient problématique. « Il faut arrêter avec l’expression “la police est en roue libre”. Ce n’est pas vrai », explique Rigouste. Pour lui, lorsqu’un agent est sanctionné par sa hiérarchie, c’est qu’il a franchi une limite. Mais lorsqu’un policier éborgne, mutile, voire tue, et reste en fonction, « c’est parce qu’il a fait le travail qui lui a été demandé ». Il ajoute que souvent, ils ne restent pas simplement dans le corps policier, mais y évoluent encore. Ils obtiennent leur mutation ou progresse dans la hiérarchie, « ils sont récompensés ».
L’Inspection générale de la Police nationale, censée enquêter sur les policiers, concentre depuis longtemps les critiques sur les conflits d’intérêts qu’implique une police chargée d’enquêter sur sa propre institution. Pour Riceputi, l’IGPN est « un accessoire de l’impunité ». Et c’est peut-être dans ce déni et cette capacité de l’État à produire une violence, puis à organiser les conditions de son oubli que 1961 et 2026 se rejoignent le plus nettement.
En 1961, il aura fallu des décennies pour que le massacre soit (bien que partiellement) officiellement reconnu. En 2026, chaque nouvelle affaire de violences policières réactive cette même question : que devient une violence lorsque l’État refuse de la regarder comme un problème institutionnel ? Des procédures existent, des caméras filment, mais le mécanisme médiatique et systémique reste finalement assez familier. Les faits sont toujours isolés, jamais de réparations ne sont données, et l’État ne cesse de “condamner” jusqu’à ce que l’indignation retombe.
Révoltes : de la mémoire à la rue
Samedi, entre 550 000 et 800 000 personnes ont finalement manifesté à travers la France, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur et des organisateurs. À Paris, le dispositif policier tente dès le matin d’empêcher les rassemblements autour des gares et du centre de la capitale, mais le mouvement échappe rapidement au cortège traditionnel. De petits groupes circulent, se dispersent, réapparaissent ailleurs. Plusieurs cherchent à rejoindre la Concorde, l’Opéra ou les abords de l’Elysée, et les affrontements se prolongent jusque dans la soirée.
Le bilan de la journée est lourd : près de 2400 interpellations sont annoncées par le gouvernement, tandis que plusieurs centaines de membres des forces de l’ordre sont blessés. Du côté des manifestants, les blessures sont également nombreuses et plusieurs enquêtes sont ouvertes sur les conditions d’intervention policière. À Mulhouse, une adolescente de 17 ans perd notamment l’usage d’un œil après avoir été grièvement blessée en marge de la mobilisation. Le parquet saisit alors l’IGPN d’une enquête pour « violences aggravées ». À Paris, un manifestant meurt également après avoir fait un malaise boulevard Magenta. Selon la préfecture de police, il a été victime d’un arrêt cardiorespiratoire. Les circonstances précises de son décès restent à établir et aucun élément communiqué à ce stade ne permet de l’associer aux affrontements ou à une intervention policière. À Saint-Etienne, un jeune de 17 ans a eu la main arrachée. Dans plusieurs villes, des bâtiments publics et des commerces sont attaqués ou incendiés. À Limoges, la mairie est touchée par un incendie, tandis qu’à Marseille, l’hôtel de ville est pris pour cible.
Pour M’hamed Kaki, qui consacre depuis 2021 une pièce de théâtre à la manifestation algérienne, la transmission est ce qui permet de faire circuler l’histoire d’une génération à l’autre. Son père était présent le 17 octobre 1961. Enfant à l’époque, Kaki a découvert plus tard cette histoire dans les conversations familiales. Sa pièce 17 octobre 1961, je me souviens… est devenue pour lui un « lieu de rencontre intergénérationnel ». Il déplore l’absence des récits faits par des algériens, bien trop souvent racontés par des personnes hors de la communauté. Sur scène, le passé n’est jamais complètement séparé du présent. « Dans mon travail, je fais aussi un clin d’œil à ce qu’il se passe aujourd’hui », explique-t-il. Pour lui, le parallèle tient aussi à la violence exercée contre les corps : « C’est un crime d’État organisé, on a réprimé jusqu’au crime. Cela fait aussi écho aux mains et aux yeux arrachés, comme on a vu avec les lycéens ».
Mais cette mémoire ne produit pas mécaniquement une prise de conscience. Mathieu Rigouste observe que certains manifestants découvrent aujourd’hui une violence policière à laquelle d’autres sont confrontés depuis longtemps. « Qui découvre la peur de la police aujourd’hui ? ». Pour lui, cette découverte peut constituer une première étape vers l’action. Encore faut-il aller plus loin que l’indignation. Les gaz, les mutilations, les tabassages ne seraient, selon le sociologue, que la partie visible d’un dispositif plus large qui touche aussi les quartiers populaires, les prisons, les exilés et les territoires colonisés. « Il faut sortir du sentiment d’indignation pour pouvoir entrer en lutte », affirme-t-il.
Le lendemain, le pouvoir répond à la rue. Dans une allocution télévisée, Emmanuel Macron condamne les violences commises en marge de la mobilisation, dénonce des « factieux issus de groupuscules d’ultragauche » et affirme que « rien ne le justifie, rien ne l’explique, rien ne l’excuse ». Il apporte également son soutien aux forces de l’ordre et demande au gouvernement de tirer « toutes les leçons » de la journée en matière de renseignement et d’anticipation. Mais dans cette prise de parole, la question des violences policières apparaît surtout à travers la promesse de « transparence » sur la stratégie de maintien de l’ordre. Le président annonce aussi vouloir réunir partis politiques, syndicats, organisations étudiantes et collectivités afin de répondre aux revendications sociales.
Le lendemain matin, pourtant, Laurent Nuñez présente sa démission et Emmanuel Macron la refuse, invoquant la nécessité d’assurer un « commandement continu des forces de l’ordre ». Il lui demande de déployer « au plus vite » de nouveaux modes d’action contre les casseurs. Une nouvelle enquête de l’IGPN est donc ouverte pendant que l’institution chargée de contrôler la police reste elle-même au cœur des critiques formulées par nos interlocuteurs.
La mémoire du 17 octobre 1961 revient alors à son point de départ : la rue. Entre 1961 et 2026, les contextes ont changé, les forces de l’ordre (du moins leur uniforme) aussi. Mais l’État, lui, continue de réprimer plutôt que d’écouter. Pour Kaki, « il est insupportable pour certains de voir des gens défier l’État ». Pour Rigouste, l’histoire donne une autre réponse : les transformations politiques ne viennent pas seulement de la reconnaissance d’une violence, mais des rapports de force qui se construisent face à elle.
Le 17 octobre 1961 a longtemps été enseveli sous le silence. Le 17 octobre 2026, la rue a de nouveau été saturée de cris, de revendications et de violences. Tant que la force restera le principal langage adressé à la contestation, le silence de 1961 et la saturation de 2026 n’auront fait que déplacer la ligne de fracture, sans jamais la réduire.










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